Des cours particuliers coûteux viennent compléter l'éducation marocaine traditionnelle

2008-06-13

Un nombre croissant de marocains considèrent dorénavant les professeurs de soutien et les cours particuliers comme essentiels à la réussite scolaire de leur enfant, mais alors que ce qui était jusqu'à présent un luxe se démocratise, de nombreuses familles doivent faire face à ce fardeau financier supplémentaire.

Par Sarah Touahri pour Magharebia à Rabat – 13/06/08

[Getty Images] Les professeurs marocains et autres intervenants travaillent de plus en plus comme professeurs particuliers. De nombreuses familles qui font appel à leurs services - et aux prix qui y sont associés - commencent à voir une norme dans cette pratique.

Compléter l'éducation traditionnelle - et gratuite - au Maroc avec des cours privés supplémentaires onéreux et animés par des professeurs de soutien est un phénomène qui sévit de manière palpable au cours des dernières années. Parents et élèves se trouvent " contraints " de recourir à cette solution pour diverses raisons.

Pour de nombreux élèves, payer "à l'extérieur" de l'école est la seule manière de rattraper le manque de concentration en classe à cause de l’encombrement et de la surcharge du programme. Pour les familles, malgré tout, il s’agit d’un fardeau financier lourd qu’elles supportent difficilement notamment s’il y a plusieurs enfants scolarisés.

En effet, à présent, aucun niveau scolaire n’échappe aux cours supplémentaires : du primaire au secondaire qualifiant, et aux adolescents se préparant pour les examens du baccalauréat, chacun se sent obligé de payer des cours supplémentaires. Fatima Nebbar, infirmière, est le modèle typique de ce nouveau parent soucieux, compétiteur. Elle déclare à Magharebia qu’elle doit recourir à cette méthode pour garantir à ses enfants la réussite en fin d’année.

Elle a trois enfants qui suivent des cours de soutien. D'ux d'entre eux sont au primaire.

" Certains enseignants obligent en quelque sorte les élèves à suivre des heures supplémentaires pour leur octroyer des bonnes notes même si leur niveau est bon. C’est le cas de mes enfants qui étaient sans cesse harcelés par leurs maîtresses car ils ne faisaient pas au départ des cours supplémentaires. ", dit-elle. Son aîné Ahmed explique que sous la pression du professeur des mathématiques, il a été contraint de faire partie des élèves qui suivent des cours de soutien.

" Il faisait exprès de ne pas bien expliquer le cours en classe et nous insinuait que ceux qui veulent réussir et améliorer leur niveau n’avaient qu’à suivre des heures supplémentaires chez eux. Et ça coûte 250 dirhams par mois. ", s’exclame-t-il.

Cette pratique prend de plus en plus de l’ampleur bien que les cours supplémentaires privés soient interdits par le ministère de l’Education nationale. Selon Mohamed Sijilmassi, enseignant, il est indigne d'un membre de la famille de l'enseignement de s'adonner à un tel commerce. " Un enseignant est censé éduquer des générations. C’est un devoir civique. Mais les valeurs éthiques ont malheureusement changé. ", dit-il.

Les enseignants qui recourent à cette pratique avancent plusieurs excuses. Salima qui complète son revenu en donnant des cours particuliers à ses heures perdues, signale que si les enseignants étaient payés à leur juste valeur, le phénomène n’aura jamais existé.

" On arrive difficilement à joindre les deux bouts avec le salaire qu’on nous donne. Il faut bien qu’on ait une autre ressource pour pouvoir subvenir aux besoins quotidiens. ", indique-t-elle. Elle ajoute, tout de même, que le professeur ne doit pas obliger ses élèves à faire des cours supplémentaires mais il doit plutôt inciter les plus faibles à renforcer leur niveau scolaire. " Mais dans la réalité, ça ne se passe jamais ainsi ", affirme-t-elle.

Selon le sociologue Jamal Brahmi, il ne faut pas incriminer seulement les professeurs car le phénomène est lié au changement de la société marocaine. Il explique que les parents, trop occupés, n’ont plus le temps de bien suivre leurs enfants et préfèrent les solutions de facilités : " Les parents préfèrent sous-traiter l’opération de révision des leçons de leurs enfants pour bénéficier de leur temps libre. La famille fuie ses responsabilités.

"L’idée qu’on se faisait des cours supplémentaires a changé au fil du temps", ajoute Brahmi." Ils sont, en effet, devenus une mode à suivre alors qu’il y a quelques années ils étaient considérés comme une offre pour les élèves paresseux seulement. "

Le professeur Karim El Mhidi réfute les accusations adressées aux enseignants estimant que plusieurs centres privés et particuliers s’adonnent à cette pratique qui devient prospère dans toutes les régions du Maroc. Il affirme que même si l’enseignant ne donne pas des cours, les élèves se dirigent vers des centres spécialisés en la matière. " Au cours des dernières années, le commerce des cours supplémentaires est devenu florissant. Il s’agit d’un projet réussi. ", dit-il.

[Getty Images] Certains diplômés au chômage ont ouvert des centres de soutien pour échapper à l'engrenage du chômage.

En effet, bon nombre de jeunes recourent à cette méthode pour échapper aux griffes du chômage. Hicham Jabri, licencié en physique chimie en 1994 a décidé depuis 2006 de créer un centre pour des cours de soutien scolaire en diverses matières : anglais, français, mathématiques, et sciences

" Je donnais de temps en temps des cours à quelques enfants de nos voisins pour gagner quelques dirhams à la fin du mois. Par la suite, le chômage a trop duré et j’ai décidé de monter un projet avec mes copains et ça a bien marché. Ils sont nombreux à venir solliciter nos services. ", dit-il avec fierté.

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Salim Mahmoudi, 14 ans, est l’un des élèves du centre. Il déclare qu’il était très faible en mathématiques et il a pu rattraper le retard en cette matière grâce à Hicham. " Je suivais des cours chez mon professeur. Mis en dépit de cela, je n’arrivais pas à comprendre car le professeur se contentait de nous entraîner sur les examens que nous allions faire en classe. Maintenant après deux ans au centre, je peux choisir en toute quiétude la spécialité des sciences au lycée. ", s’exclame-t-il.

Selon le ministère de l’Education nationale, l’Etat essaie autant que faire se peut de soutenir les élèves qui ont un niveau plus faible que leurs camarades. Ainsi depuis 2006, Des cellules de veille se sont installées dans des centaines d’établissements scolaires dans la perspective de les généraliser par la suite à toutes les académies du pays. Leur objectif est de prévenir l’abandon scolaire en identifiant les élèves qui en sont menacés et en dispensant des cours de soutien scolaire.

La société civile agit, elle aussi, dans ce domaine. Quelques associations dispensent des cours de soutien scolaire gratuitement au profit des élèves les plus démunis pour les aider à améliorer leur niveau et lutter contre la déperdition scolaire qui touche des milliers d’enfants au Maroc. Mohamed Souilmi, membre de l’association al Amal, est licencié en littérature française. Il enseigne à des dizaines d’élèves de son quartier le Français et les mathématiques trois fois par semaine. " Après mon travail, j’essaie de trouver du temps libre pour aider mes proches", dit-il à Magharebia.

Je n’ai pas les moyens pour les soutenir financièrement. J’utilise mon savoir pour leur être utile et je suis heureux quand le résultat est palpable. ", ajoute le professeur avec un grand sourire.

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