L'industrie tunisienne de la poterie lutte pour rester compétitive

2007-09-21

En Tunisie, la poterie possède une riche et longue histoire. L'art de la terre cuite et les talents de ses créateurs se sont transmis au fil des siècles, mais aujourd'hui, ce secteur doit lutter contre des importations à bon marché et se trouve confronté au manque d'intérêt des enfants de ces artisans pour reprendre le commerce de leurs pères.

Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis – 21/09/2007

[Getty Images] Les potiers tunisiens sont les fruits d'une riche histoire

Lorsque nous sommes arrivés dans les faubourgs de la ville de Nabeul, terre des tribus, l'endroit était envahi d'une épaisse fumée noire. Le ciel bleu et clair en était presque entièrement assombri, et des flammes s'élevaient des fours sur les toits du village de Dar Shaban El-Fahri, réputé pour son industrie de la poterie.

"Les gens y sont habitués, cela fait partie de leurs vies depuis de nombreuses années", nous explique Omar Makhlouf, originaire de la région. "C'est la source de leur revenu, et chacun a hérité du savoir-faire de son père et de son grand-père. Nombre de familles tunisiennes dans le pays, en particulier dans les régions fréquentées par les touristes, vivent de leur production."

Le gouvernorat de Nabeul, à soixante-dix kilomètres à peine de Tunis, est considéré comme le royaume par excellence de la poterie, du fait de l'abondance et de la variété de sa production de terres cuites. L'ancien nom de Nabeul, "Neapolis", vient du nom donné par les Grecs à la ville au Vème siècle avant notre ère, qui s'était épanouie pendant des siècles de paix, entre les guerres puniques et romaines.

Au Moyen-Âge, des géographes arabes, tels qu' Al-Idrissi au XIIème siècle, décrivaient la cité comme "le Palais de Nabeul", et plus récemment, "le pays de Nabeul", que les voyageurs européens décrivaient comme un "paradis miniature".

Des articles de poterie provenant de ces époques anciennes se retrouvent dans les musées tunisiens, et les historiens nous indiquent que ce furent d'abord les Phéniciens, puis les Romains, les Byzantins et les Musulmans qui utilisèrent les pots en argile de différents types à la fois comme objets de décoration et pour un usage quotidien dans les cuisines.

[Jamel Arfaoui] Rachid Ben Farhat

Près des montagnes d'argile naturel, nous rencontrons Rachid Ben Farhat, propriétaire d'une poterie, le visage rouge et ruisselant de sueur. A notre approche, il ne dit rien, nous demandant simplement de le suivre. Quelques instants plus tard, nous nous retrouvons devant un four souterrain. La chaleur des flammes, très intense, est perceptible à plusieurs dizaines de mètres. "La température à l'intérieur du four atteint 1200 degrés, une chaleur nécessaire au séchage de l'argile qui sert à fabriquer les terres cuites." Interrogé sur l'effet de la fumée sur le village, Rachid assure, très confiant: "Toutes les recherches et les études conduites par la région ont confirmé que les matériaux que nous utilisons — essentiellement du bois sec — ne sont absolument pas nocifs pour l'environnement. Il existe cependant des artisans avares qui, du fait de son coût moins élevé, utilisent du plastique pour alimenter leurs fours ; mais lorsque l'agence de contrôle les prend sur le fait, ils doivent payer une lourde amende."

Fayez Ben Farhat, le fils du propriétaire, nous explique qu'aujourd'hui, le véritable problème pour les potiers est l'arrivée de nombreux étrangers dans la profession, qui utilisent des fours électriques perfectionnés. "Il est vrai qu'ils sont meilleurs que nous en termes de profits rapides, mais leurs produits ne résistent pas à l'épreuve du temps", ajoute Farhat, affirmant que les produits de son usine respectent des normes "datant du temps des Phéniciens" et que "aujourd'hui encore, nous les retrouvons sur les rayons des musées."

Dans un coin de l'atelier, des milliers de pots en argile attendent d'être décorés par des artisans qui ont acquis leur science dans des écoles de formation spécialisées ou par la tradition, passée de pères et fils. A Nabeul, deux mille artisans détiennent une certification professionnelle en terre cuite et poterie. La ville abrite également près de six cents ateliers et soixante-dix entreprises d'exportation de poteries.

Durant les années 1980, les autorités tunisiennes ont envoyé des dizaines de ces artisans en Chine, pour y étudier l'art de la décoration et de l'ornementation de la poterie. Depuis lors, l'industrie de la poterie en Tunisie s'est développée.

Le rôle traditionnel de la poterie reste la cuisine. Aujourd'hui encore, de nombreux Tunisiens préfèrent stocker leur huile et leurs olives dans des pots en argile, parce qu'ils les protègent de la lumière, qui, sur la durée, affecte leur goût et leur couleur. Les grands-mères conseillent souvent d'utiliser des pots en argile pour stocker les provisions pour l'hiver, et de nombreux Tunisiens préfèrent servir le couscous dans des plats en argile, même s'ils sont plus chers.

Mais plutôt que de se cantonner à des pots ou à des plats de cuisson, la terre cuite est devenue un article de décoration de grande valeur dans les foyers tunisiens. Des pots de fleurs décoratifs – dont certains ont jusqu'à quatre ou cinq mètres de large – sont autant de cadeaux précieux échangés entre amis et amoureux, et les touristes les ramènent dans leurs pays comme souvenirs. Cadres de photos en argile décoré et chandeliers sont également aujourd'hui très prisés.

Alors que le soir tombe sur la ville, que le soleil s'enfonce lentement sur l'horizon, la fumée au-dessus des toits commence à se dissiper. Mais Mouaya Echechafii n'y prête pas attention, trop occupé qu'il est à fabriquer une immense jarre décorative. Maniant l'argile entre ses mains avec l'attention et la précision d'un chirurgien, les doigts sans cesse en mouvement et les yeux rivés à sa création, il ne lève une main que pour essuyer sa sueur et ne remarque notre présence que lorsqu'il a terminé.

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[Jamel Arfaoui] Mouaya Echechafii

"L'argile est le principal facteur de la valeur et de la durabilité de nos produits", explique-t-il, se plaignant de la faible qualité du mélange d'argile qu'il doit travailler ce jour-là. "Vient ensuite le rôle du responsable du four, chargé de faire sécher la nouvelle création." Et d'ajouter, dans un langage d'expert : "Il est rare pour vous, les jeunes d'aujourd'hui, de voir ceux qui maîtrisent cette profession comme un art de plein droit. Vous ne pouvez maîtriser la création et l'innovation à moins d'embrasser complètement l'argile qui est entre vos mains." Mouaya trouve de nombreuses excuses au désintérêt actuel de la jeunesse. La profession de potier est en très net recul, explique-t-il, en particulier avec la poterie de Chine à bas prix qui envahit le marché tunisien. "Mais cette poterie industrielle ne répond pas aux normes et a tendance à casser facilement et à perdre ses motifs décoratifs. Les vrais connaisseurs tiennent nos produits pour les meilleurs."

Sur le marché Balajia de Nabeul, Catherine Duvois, une touriste française en train de marchander le prix d'un pot de fleurs, nous déclare: "J'aime ce pot de fleurs, sa forme et sa décoration naturelle. Je pense que ce sera un très beau cadeau pour ma collègue de travail." Mme Duvois regrette un peu le prix qu'elle juge élevé, mais en fin de compte, elle affirme : "Je pense qu'il le vaut, il a fallu longtemps pour le fabriquer."

Bien que des produits chinois moins chers soient disponibles en Tunisie, les autorités ont entrepris de protéger cette industrie de la poterie en accroissant les contrôles sur les importations bon marché. Les artisans eux-mêmes se sont organisés en syndicat pour protéger leurs intérêts au sein de la Fédération Tunisienne de l'Industrie, du Commerce et de l'Artisanat Traditionnel.

Le Ministère du Tourisme contribue à cette protection en assurant la promotion des arts traditionnels lors des expositions à l'étranger. Pour inciter les artisans à rester dans la profession et à l'améliorer, le Président Ben Ali offre chaque année un prix en argent aux meilleurs artisans traditionnels. De plus, la Journée de l'Artisanat Traditionnel est l'occasion pour les professionnels de promouvoir et d'évaluer leurs travaux.

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comments

نادية من نابل En ligne 2007-09-22

Merci Magharebia pour l'intérêt porté à cette ville oubliée et à son artisanat, lui aussi oublié. Nous en sommes fiers, soyez sûrs que nous saurons le protéger malgré toutes les difficultés. Merci encore Magharebia.

رائد صادق En ligne 2008-01-23

Nous apprécions l’intérêt que vous portez aux artisanats folkloriques, c’est très créatif. J’espère que vous me donnerez des adresses qui pourront m’aider à effectuer une recherche sur la poterie, le succès de sa commercialisation et la demande en découlant, car nous sommes en train de mettre en place un projet de production de poterie dans un but humanitaire et visant une catégorie dont les besoins sont particuliers. C’est un projet national qui s’intéresse à employer cette même catégorie pour la qualifier.

Amine En ligne 2008-04-10

Nous pendant le ramadan on mange la chorba dans les assiettes traditionnelles, l'eau dans les halebs etc, le couscous servi dans le tebsi. mais franchement la vaisselle, cendriers etc, ne sont pas si chers que ca

sirina En ligne 2008-04-19

J'aime tant mon pays. Moi, c'est Nabel. J'ai apprécié votre article.

Anonymous En ligne 2008-04-30

Biiiiiiiiiiiieeeeeeennnnnnnn

Kotti En ligne 2008-05-14

Merci Maghrebia d'être present en Tunisie

samir En ligne 2008-06-10

La paix et la miséricorde soient sur vous. Par Dieu et sincèrement, imaginez mes frères tunisiens que j'admire énormément votre artisanat distingué (la poterie). J'adore cet art et je voyage souvent en Tunisie et j'espère pouvoir faire commerce de cet artisanat, la prière aille à Dieu. Alors je vous demande de me conseiller sur des endroits qui produisent des poterie. Samir d'Oum Al bawaki, Algérie.

djerbiano En ligne 2008-08-24

le 1er potier est de l'île de DJERBA, éxactement de GUELLALA qui est connue par la fabrication de la poterie artisanale. je connais ce monsieur personnellement car il est de la même région (GUELLALA). merci

maaoui En ligne 2008-11-14

Merci. Mais il y a encore beaucoup à faire avant que l'on puisse parler de poterie.

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