L'auteur de bande dessinée Slim traque l'authentique humour algérien
2010-07-30
Menouar Merabtene, plus connu sous le nom de Slim, a parlé à Magharebia de sa carrière et de ses projets pour l'avenir.
Par Mohand Ouali pour Magharebia à Alger — 30/07/10
![]() [Mohand Ouali] L'un des albums de Slim, très appréciés par les lecteurs algériens, de la région et du monde entier. |
Slim, de son vrai nom Menouar Merabtene, est le plus célèbre dessinateur algérien. Ses personnages les plus connus – Bouzid, Zina et Gatt M'digouti – sont connus de chaque Algérien. L'humour dans ses bandes dessinées s'exprime dans la langue de tous les Algériens, un mélange de français, d'arabe parlé et d'amazigh.
L'humour de Slim vise le sens de l'humour des lecteurs par les traits de la société algérienne et de son évolution. Magharebia a pu le rencontrer, entre deux albums, pour parler de sa vie de dessinateur.
Magharebia : Dessinateur de bandes dessinées, pour l’époque, ce n’était pas un métier. D’abord, quelle mouche vous a piqué de choisir un tel destin, et comment votre entourage, notamment familial, a-t-il réagi ?
Menouar Merabtene : Depuis tout petit je dessinais. Surtout sur les marges de mes cahiers. Je dessinais tout le temps et de tout temps j'avais l'esprit ailleurs. A tel point que je n'ai jamais rien compris aux maths mais je savais dessiner un train électrique que mes parents ne pouvaient pas me payer. Je n'ai jamais pensé qu'un jour j'allais en faire un métier. Mon entourage familial savait bien que j'avais des prédispositions à aimer raconter des choses à mon entourage, donc il ne s'y est jamais opposé.
Magharebia : Votre première BD, c’était "Moustache et les frères Belgacem", sur le thème de la bataille d’Alger. Le sens de l'humour qui fera votre succès plus tard n’était pas politiquement très correct dans le contexte. Comment cela a-t-il été accueilli ?
Merabtene : C'était l'astuce. Raconter une période de la bataille d'Alger avec un regard biaisé, désacraliser les "moudjahidines". La BD avait été acceptée telle quelle par tout le monde, c'était déjà un test. On pouvait aller encore plus loin.
Magharebia : Slim est-il né à Oued Besbes ? Bouzid est-il le nom de votre père ? Zina était-elle votre copine de jeunesse ? Aviez-vous un chat, si oui, était-il noir et s'appelait-il "m'digouti" ?
Merabtene : Je suis né dans une gare désaffectée dans la banlieue d'un village, Sidi ali Benyoub. Bouzid est peut être l'un des amis de mon père qui nous rendaient visite et sirotaient du thé à la menthe en racontant des blagues désopilantes. Zina est un clin d'oeil à la femme voilée intelligente et cultivée qui a rejoint Bouzid dans son action. De tout temps nous avions des chats. Celui de Bouzid était un "gatt m’digouti" parce qu'il partageait les angoisses et les préoccupations de son maître.
Magharebia : Bouzid, votre personnage phare, a marqué le paysage culturel des années 1970 et 1980, notamment à travers l’hebdomadaire Algérie Actualité. Un personnage assez subversif, puisqu’il dénonce les conditions de vie des Algériens, dans un journal public qui n'existe plus. Cela n’a pas du être de tout repos, aussi bien pour vous que pour votre rédacteur en chef.
Merabtene : Et pourtant, rares étaient les fois où le rédacteur me demandait de rectifier une bulle ou une situation. Je crois que parce qu'il s'agissait d'une BD, les choses étaient admises. Souvenons-nous : Bouzid et son ami Amzian buvaient du "Leben 33" et personne ne trouvait rien à redire. Bouzid donnait des petits "bisous" à sa dulcinée, kif-kif, tout le monde trouvait ça normal. Zina dans ma saga fuyait un prétendant imposé par sa famille pour s'acoquiner avec un bouseux du nom de Bouzid et vivre avec lui sans se marier. Il fallait le faire à cette époque ! Seule la magie de la BD pouvait imposait des scènes pareilles. Même le cinéma algérien n'a pas été aussi loin que moi dans les rapports homme/femme.
Il faut souligner aussi une chose : ma BD paraissait dans un journal gouvernemental "sérieux", c'était une petite bouffée d'oxygène pour le lecteur de l'époque.
Magharebia : Vous avez signé des dessins publicitaires pour de grandes entreprises. Que vous a apporté une telle expérience ?
Merabtene : Je peux me considérer comme un des premiers créatifs en matière de publicité dans les années 1970 et 1980. Je me suis beaucoup amusé avec les mots et les graphismes. Beaucoup de logo-types pour des entreprises nationales sont encore là pour me rappeler cette belle époque. J'avais deux amours : la BD et le design industriel (grâce à Sid Ahmed Ghozali, qui m'avait envoyé côtoyer le grand dessinateur Siné qui s'occupait de design industriel pour Sonatrach en 1972).
Magharebia : Vous avez aussi travaillé dans l'animation, mais ce fut un essai sans lendemain. Pourquoi ?
Merabtene : Des dessins animés, j'en ai fait plusieurs, mais je me suis rendu compte que ce n'était pas le pays où il fallait en faire. Il fallait aller vite via des médias porteurs comme la presse. Je ne regrette pas. Les jeunes maintenant, avec l'avènement de la conception de films animés assistée par ordinateurs, ne savent pas à quoi ils ont échappé. Maintenant, on peut faire des films pro avec un simple PC - ce qui n'était pas le cas à mon époque, où il fallait tout faire au crayon, où pour faire 5 minutes d'animation on mettait 6 mois.
Magharebia : A ma connaissance votre œuvre n’a pas été traduite en arabe, en Algérie. Pour quelles raisons ? Verra-t-on un jour un Bouzid et Zina sur écran ?
Merabtene : Seules quelques BD publicitaires ont été traduites en arabe - et je me souviens de celles qui vantaient certains gâteaux de la Sempac dans des strips qui étaient présentés de haut vers le bas pour éviter les problèmes de lecture de droite à gauche pour des images qui avaient été dessinées pour être lues de gauche à droite. Bouzid et Zina sur écran, en voilà une idée qu'elle est bonne ! J'attends le jour où un producteur audacieux se lancera dans l'aventure. Il ne regrettera pas. Des jeunes ont déjà réalisé lors du dernier FIBDA (festival de la BD en octobre 2009) un film animé (avec de la pâte à modeler) en se basant sur une planche de moi extraite de "Il était une fois Rien" [Le charmeur de serpent à qui on avait promis un logement]. Une réussite totale - à suivre...
Magharebia : Vous avez travaillé à El Manchar, le premier hebdo satirique algérien, malheureusement disparu. Racontez nous cette expérience très particulière dans le paysage médiatique national.
Merabtene : Raconter El Manchar demanderait au minimum un ouvrage entier. Il y a tellement de choses à dire dessus. Le collectif qui l'a conçu, les anecdotes, la période faste où il y avait une vrai liberté d'expression, mais c'est déjà loin tout ça, la récréation a duré 3 ans. Des collègues ont essayé de faire l'équivalent mais l'époque que nous vivons ne s'y prête pas - "Allah ghaleb" comme on dit lors de la distribution des Oscars.
Magharebia : Les islamistes n’ont pas échappé à votre trait de plume. Quelles réactions cela a-t-il provoqué et comment avez-vous vécu la montée l’islamisme durant la décennie 1990 ?
Merabtene : C'est une époque douloureuse dans l'histoire de notre pays. Il vaut mieux ne plus y penser et l'oublier.
Magharebia: Votre travail vous a conféré une renommée internationale. Comment apprécie-t-on l’humour algérien et comment perçoit-on l’Algérie à travers votre œuvre ?
Merabtene : Je dis toujours aux étrangers que mes BD sont faites pour les miens. Ceux qui veulent les lire devront s'équiper de décodeurs (comme Canal+) pour comprendre les mots et leur saveur. Quand j'ai commencé à travailler pour le grand journal L'Humanité à Paris, je connaissais déjà les mécanismes des médias dans le Parti Unique, donc je savais comment réagir devant une situation donnée. Je me sentais comme un poisson dans l'eau !
Magharebia : Au Maroc vous avez même cloné notre "Zina" nationale. Comment le lecteur marocain, et plus généralement maghrébin, accueille-t-il votre art ?
Merabtene : Au Maroc j'ai créé une Zina locale que j'ai appelé "Milooda" qui a fait le bonheur des lectrices de Femmes du Maroc. Je suis d'ailleurs en train de réfléchir à la remettre au goût de chez nous. Les Marocains ont beaucoup d'humour et ont vite accroché - Wa'kha sidi !
Magharebia : Vous êtes un auteur prolifique. Mais le métier de dessinateur de presse ne vous manque-t-il pas ?
Merabtene : Ce métier est difficile. Surtout quand il s'agit de faire un dessin quotidien. Souvent j'ai toujours rêvé d'avoir pas loin de chez moi un magasin qui vendrait des idées toutes faites. "Bonjour. Que voulez-vous ?" - "Je veux 3 idées s'il vous plaît" - "Voilà ! Ce sera tout ?" - "Oui merci !". Hélas, ça n'existe pas.
Magharebia : Pour quelles raisons à votre avis y a-t-il peu de jeunes bédéistes en Algérie, alors que l'on trouve d'excellents caricaturistes ?
Merabtene : On ne peut pas dire d'emblée qu'il y a peu de bédéistes. D'abord il doit y en avoir beaucoup qui font ça chez eux. Il faut leur tendre une perche et montrer leur travail dans un magazine à créer, ou sur lnternet, c'est la seule façon de les débusquer.
Il y a une grosse différence entre la BD et le dessin de presse - Dans la BD il y a un récit et des personnages en action - dans le dessin de presse, c'est autre chose : c'est la spontanéité, un concentré d'idées et une situation donnée - le tout en un éclair.
Magharebia : Y a-t-il un avenir pour la bande dessinée hors de la presse en Algérie ? Merabtene : Je crois qu'elle existera, inchallah, dans peu de temps, mais elle aura besoin de la presse pour s'imposer dans le quotidien. Magharebia : Les projets immédiats de Slim ?
Merabtene : Je compte publier un bel album en couleur probablement à la rentrée prochaine : "Avant c'était mieux", une compilation de planches en couleur sur plusieurs thèmes. Ce sera très bien, je le sens. Je pense aussi à un livre sur l'histoire de l'Algérie racontée par Bouzid et qui se démarquerait des schémas classiques. Le premier tome démarrerait vers l'an 240 avant JC.




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