La militante tunisienne des droits des femmes Bochra Bel Haj Hmida met en garde contre un déclin des acquis

2009-04-21

L'avocate Bochra Bel Haj Hmida a livré à Magharebia son opinion sur ce qu'il reste à accomplir dans le domaine des droits des femmes et sur les risques qui pèsent sur les avancées obtenues.

Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis – 21/04/09

[Jamel Arfaoui] La militante Bochra Bel Haj Hmida parle des droits des femmes en Tunisie.

Bochra Bel Haj Hmida est avocate, militante des droits des femmes et ancienne présidente de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates. Elle a été l'une des opposantes les plus acharnées à ce qu'elle considère comme une oppression des femmes en matière d'héritage.

Mme Hmida a également sauvé des dizaines de jeunes de la potence en 1984, lorsque elle a rencontré l'ancien Président Habib Bourguiba et son épouse Wassila et l'a convaincu d'accorder sa grâce aux condamnés.

Magharebia : Dans des propos tenus en début d'année, vous aviez mis en garde contre le risque d'un déclin des avancées acquises par les femmes en Tunisie. Cette opinion est-elle toujours de mise ? Pouvez-vous nous parler de la nature et de l'origine de ce risque ?

Hmida : Comme beaucoup de militantes des droits de l'Homme, je crois que nous avons réussi à asseoir des avancées significatives, à commencer par le Code du statut des personnes, initié il y a près de cinquante ans, ainsi que toutes les lois qui sont venues le soutenir et le compléter, de même que l'augmentation du nombre de jeunes filles scolarisées et les politiques de planning familial, en plus de toutes les autres mesures qui ont pour objectif d'améliorer la position de la femme dans la société.

Mais ces avancées restent fragiles, et ce, pour un certain nombre de raisons.

La première est la position politique et culturelle dans la région, qui continue de considérer les femmes comme des citoyennes de seconde zone. Jusqu'en 2003 (date de l'adoption du Moudawana au Maroc), la Tunisie était le seul pays où les femmes vivaient sous une loi qui garantissait leurs droits politiques. Bien que de nombreuses lois arabes aient été amendées en matière de statut personnel ou de droits politiques, et bien que de nombreux pays, à l'instar de l'Algérie, de l'Egypte, du Koweït, de la Jordanie, de l'Arabie Saoudite, aient ratifié la Convention pour l'élimination de toutes les discriminations envers les femmes (CEDAW), la législation reste globalement fondée sur des discriminations flagrantes entre les deux sexes. En tant que tel, les femmes tunisiennes bénéficient d'un statut distinctif, presque unique, ce qui ne sert pas exactement à renforcer ses droits.

La deuxième a trait aux politiques occidentales envers la région arabe, à l'oppression du peuple palestinien en proie à l'occupation, à l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis, à la position des pays occidentaux en matière de démocratisation, qui sont autant de facteurs ayant contribué à nourrir une certaine étroitesse d'esprit chez les Tunisiens, hommes et femmes, et à renforcer un sentiment nationaliste de la propriété au détriment des valeurs humaines. Les droits des femmes sont utilisés comme un outil de conflit politique et national pour imposer une certaine identité et propager une pensée arriériste au sein de la société. Et les femmes sont toujours les premières à en payer le prix.

La troisième raison tient au rôle central joué par l'Etat à cet égard. Il a certes pris des décisions fondamentales destinées à améliorer la condition des femmes en réponse à leurs besoins de développement dans de nombreux domaines ; mais si les femmes sont utilisées comme un outil de marketing vis-à-vis de l'étranger, leur cause au plan national reste fortement dépendante des agendas politiques et des relations avec les groupes religieux. De plus, quand l'Etat parle des questions des femmes, c'est toujours à des fins de propagande. Il n'admet jamais la discrimination. Bien au contraire, il se flatte d'avoir accordé leurs droits à ces dernières. Les mesures sont de ce fait prises dans la plus grande discrétion.

Un autre facteur qui joue dans ce domaine est la manière assez peu cohérente et fructueuse dont l'Etat traite de l'Islam au niveau politique, social et culturel, avec l'interdiction du hijab (le voile), et une politique de va et vient assez systématique (il suffit de se référer à l'ensemble des concessions accordées depuis les années 1980 jusqu'à récemment - comme l'autorisation d'une station de radio religieuse, l'accueil réservé au cheikh Qaradawi en tant qu'icône politique et religieuse). Toutes ces politiques ont facilité un certain retour en arrière, semant le doute quant à la légitimité des droits des femmes.

La quatrième raison concerne les médias tunisiens qui, depuis plus de cinquante ans, n'ont jamais été un lieu de débat sur les affaires de la société et sur ses changements d'intérêt (comme Radio Mosaïque ou l'internet). Il leur est donc impossible de rivaliser avec les chaînes satellitaires arabes, qui, même si elles sont diverses, ne jouent pas un rôle positif dans l'enracinement des valeurs de respect des droits de l'Homme et de dialogue posé, multilatéral et libre.

Magharebia : Parlez-nous des avancées obtenues dans la bataille pour l'égalité dans l'héritage.

Hmida : La campagne avait été lancée en 1999. Nous étions conscientes de la difficulté de la situation, mais avons pu obtenir de nombreuses avancées, au premier rang desquelles le fait de débattre de l'égalité dans l'héritage, qui n'est plus considéré comme tabou. Le sujet est fréquemment évoqué dans la presse, dans de nombreuses institutions publiques, au sein des familles, dont beaucoup ont pris des précautions pour éviter que leurs femmes et leurs filles ne se retrouvent confrontées à de graves difficultés. Des livres ont également été publiés sur le sujet, comme ceux écrits par Ali Al Mazghani et Kalthoum Mazio, avec le parrainage de l'Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le Développement (AFTURD).

Une loi a également été adoptée qui vise à exempter les contrats de dotation des frais d'enregistrement, au bénéfice des maris, des ascendants et des descendants. Cette mesure a eu un impact immédiat sur les Tunisiens : l'Etat est en mesure de donner les chiffres. Nous avons enfin ouvert les portes de la discussion pour les femmes du Maroc, d'Algérie, et, jusqu'à un certain point, d'Egypte.

Magharebia : Est-il vrai que les femmes étaient les plus féroces opposantes aux demandes concernant l'égalité dans l'héritage ?

Hmida : Il est difficile de répondre à cette question car les réactions ne sont pas régies par les critères intellectuels et politiques habituels. En revanche, elles montrent que l'héritage est bien une affaire d'intérêt. Si nous avons vu des laïcs, des opposants et des femmes refuser de signer la pétition, nous avons également vu des religieux et des responsables signer avec empressement la pétition lancée par l'association des femmes démocrates.

Magharebia : Quels sont les arguments mis en avant par ses opposants ? Et quelle réponse leur apportez-vous ?

Hmida : Les arguments sont nombreux. Le plus significatif est celui de la charia et des versets du Coran, toujours cités par la majorité des opposants qui partagent des points de vue politiques ou religieux, ou par d'autres, qui s'appuient sur des calculs politiques erronnés et stériles pour affirmer que la question n'est pas une priorité et que la société n'y est pas préparée. La vérité est qu'ils ne connaissent pas la société, ses exigences et ses aspirations. L'argument que je considère personnellement comme la preuve d'une mauvaise volonté évidente est celui qui affirme que tant que l'homme sera responsable en tant que soutien de famille, nous ne pourrons demander l'égalité dans l'héritage. Or, les femmes assument leur part de responsabilité dans ce domaine, et changer la loi sur l'héritage présuppose des amendements à d'autres lois.

[L'AFTURD] a répondu à tous ces arguments dans une brochure intitulée "Quinze arguments en faveur de l'égalité des sexes en matière d'héritage". Magharebia : Même si le Code du statut des personnes a été adopté il y a plus de cinquante ans, les Tunisiennes souffrent encore de la violence. Cela veut-il dire que ce Code, qui cherchait à moderniser la société, a échoué ?

Hmida : Le Code n'est pas un échec. Le problème de la violence va bien plus loin que le Code et toutes les lois, qui, pour aussi importantes qu'elles soient, ne peuvent résoudre tous les problèmes, en particulier celui de la violence envers les femmes, qui est un problème global dans tous les pays, y compris dans ceux qui ont supprimé toutes les formes de discriminations légales et politiques, comme la Finlande. La violence se base sur la théorie de la discrimination entre les sexes.

Un homme a le droit de harceler une femme. Mais si une femme harcèle un homme, elle est taxée de "scandaleuse". Un homme peut s'en prendre violemment à sa femme pour lui enseigner les "bonnes" manières, mais le contraire serait considéré comme étrange ou méprisant. La société est fondée sur la discrimination. L'abolition de toutes les formes de discrimination, en particulier dans les mentalités, est la seule manière de mettre un terme au phénomène de la violence. Partout dans le monde, les femmes ont encore beaucoup de chemin à parcourir.

Magharebia : Pourquoi ne trouve-t-on pas plus de Tunisiennes occupant des postes de responsabilité en politique, dans les syndicats et dans les ONG pour soutenir votre appel à l'égalité des sexes ?

Hmida : La Tunisie n'a pas fait beaucoup de progrès en la matière, malgré les avancées législatives. Cela peut s'expliquer par les mentalités, par ce que nous attendons des femmes, et par les rivalités au sein du monde politique. Le mouvement féministe en lui-même ne s'est pas établi dans une perspective féministe, mais plutôt à travers une vision politique et étatique. Pour moi, cette situation exige l'adoption de mesures audacieuses, comme le principe des quotas. Il est également important de stimuler le débat, y compris au sein des organisations féministes et de la société, afin que les candidatures féminines et que les votes en faveur des femmes ne soient pas différents des candidatures masculines et du vote en faveur des hommes. En d'autres mots, on n'exige pas des femmes qu'elles soient parfaites.

Articles liés

Loading

Magharebia : En 2003, vous avez été l'objet d'une censure véhémente de la part des conservateurs pour avoir pris part à un séminaire sur les droits des homosexuels. Vous avez été accusée de les défendre alors que vous tourniez un regard aveugle sur le droit des femmes à porter le hijab. Seriez-vous prête aujourd'hui à participer à un tel séminaire ? Est-il vrai que vous ne soutenez pas le droit des femmes à se vêtir comme elles le veulent, notamment le hijab?

Hmida : Laissez-moi préciser une chose : je n'ai pas participé à un séminaire sur le droit des homosexuels. J'ai participé au forum social européen, qui a évoqué différents sujets, dont le droit à l'orientation sexuelle. J'ai pris part à au débat sur le droit des homosexuels dans la région arabe - intitulé Loi et réalité. J'ai expliqué que la loi pénalise les relations sexuelles entre individus de même sexe, et que les sociétés arabes traitent cette question d'une manière très hypocrite, à l'instar de ceux qui ont lancé des campagnes contre moi à l'époque, et de ceux qui les soutiennent.

J'ai expliqué ma position en affirmant que ce choix relève des droits de l'Homme, que c'est une question de choix personnel et de liberté individuelle. Nous devrions débattre des questions relatives au sexe de manière plus ouverte et pragmatique, afin de pouvoir répondre efficacement à la violence sexuelle envers les femmes et les enfants, rendre justice dans ce domaine, définir les droits de l'individu, identifier la victime et l'agresseur. Je suis totalement disposée à participer à de tels séminaires et à lutter pour mettre un terme à la pénalisation des relations sexuelles volontaires entre adultes, et pour l'abolition de toutes les formes de violence sexuelle.

Le hijab est directement lié à ce sujet, puisqu'il se réfère au corps des femmes et à la vision que la société, et l'homme, ont sur ce sujet. A cet égard, je suis totalement opposée à toute forme de suppression, même si cela me situe à l'encontre des opposants. Je crois que porter ou rejeter le hijab est une affaire de liberté personnelle. C'est peut-être en cela que je suis différente des fervents défenseurs du hijab et de ceux qui appliquent les droits de l'Homme de manière unilatérale, et qui profitent du hijab pour servir un agenda politique qui a totalement renoncé aux droits individuels des femmes. Le hijab est également un signe de dédain de la femme, dont on croit qu'elle doit être dissimulée aux regards.

Ce contenu a été réalisé sous requête de Magharebia.com.
Loading

Voter

Loading
  • Envoyer à par email
  • Imprimer
  • Share/Save/Bookmark
comments

روضة En ligne 2009-04-21

Nous avons répété de nombreuses fois qu'il faudrait arrêter d'acclamer les résultats obtenus. Nous devons nous battre pour les préserver et les développer. Nous devons voir la réalité dans la transparence pour résister aux courants qui veulent nous ramener en arrière. Ils agissent publiquement et secrètement. Ils soulèvent des slogans dangereux dont l'abandon du droit à l'égalité et le retour à la polygamie. Arrêtez d'ignorer cette réalité qui nous menace à chaque instant et dans chaque foyer.

nadia En ligne 2009-04-21

Merci infiniment Jamel ! tes questions sont des perles ... Lire la suiteà la perfection; et ce que Mme Ben Hmida a clarifié et souligné est la vrai parole de toutes les femmes tunisiennes libres. la question de l'héritage, depuis 25 ans, on peut déterminer que la femme tunisienne apporte à sa famille, déscendants et ancètres, d'une manière égale si ce n'est pas un peu plus par aport à l'homme, il suffit de compter le nombre des seures en comparaisant au nombre des fréres au sein de la même famille, et que les zonnes industrielles régorges de filles qui se lévent à l'aube pour apporter de quoi batir .., et nos instutions régorges de femmes travailleuses et qui prticipent, et souvent prennent en charge une partie concéquente des charges de la famille. Est il juste que toutes ses femmes, le jour du partage auront deux fois moin??

alii tunis En ligne 2009-04-21

Les déclarations de Belhaj sont importantes. Il devrait y avoir un débat sérieux à ce sujet. Ce n'est pas important que nous soyons tous d'accord, mais l'important est d'accepter sans réserves les opinions de chacun.

سلمى الجلاصي En ligne 2009-04-21

La Tunisie a besoin pour sa renaissance de nombreuses femmes comme Bouchra Belhaj Hmida.

LaLa Sara En ligne 2009-04-22

Un article génial et riche en termes de questions présentées. Des sujets importants qui devraient être débattus afin d'avancer davantage dans le rang tenu par les femmes, en garantissant leur respect et le respect de leurs choix, car elles sont avant tout des êtres humains.

مسلمة تونسية En ligne 2009-06-24

Vous comme d'autres avocates constituez une menace pour l'Islam en général et la Tunisie en particulier par vos idées basées sur une ignorance réelle de la religion. Dieu nous est suffisant contre tous ceux qui tentent de dénaturer l'Islam et d'abandonner tout ce qui n'est pas en accord avec leurs fantaisies.

الاعب En ligne 2009-08-13

Je suis d'accord avec cette femme. La Tunisie est le pays des libertés personnelles. En fait, la Tunisie doit être le seul pays dans le monde arabe qui reconnaît tous les droits des femmes, grâce au Président Ben Ali.

Nous nous réjouissons de vos commentaires sur les articles publiés par Magharebia.

Nous espérons que vous utiliserez ce forum pour discuter avec d'autres lecteurs du Maghreb. Pour conserver tout leur intérêt à ces discussions, nous vous demandons de respecter les règles précisées dans la politique relative aux commentaires. L'envoi de vos commentaires implique le respect de ces règles. Bien que Magharebia.com encourage la discussion sur tous les sujets, y compris des sujets sensibles, les commentaires publiés ne reflètent que les seules opinions de leurs auteurs. Les idées, vues et opinions exprimées dans ces commentaires ne reflètent pas nécessairement la position de Magharebia.com. Ce forum est géré par un modérateur. Les commentaires a caractère injurieux, offensifs, ou contenant des propos diffamatoires ne sont pas publiés.

Politique des commentaires de Magharebia

Nom
Email (optionnel)
Commentaire

1800 de caractères restants (1800 max)

turing test
Saisissez les chiffres
.
Zawaya
Les indices de développement humain (IDH) sont-ils utiles aux gouvernements dans le cadre de la lutte contre les problèmes sociaux?

Couverture spéciale

Tunisian Presidential Elections 2009

Ramadan au Maghreb

Baccalauréat 2009

À l'honneur

L'instabilité en Somalie inquiète ses voisins du Maghreb

2009-11-05

Alors que les groupes radicaux en Somalie gagnent en importance, le Maghreb s'interroge sur la manière d'empêcher les jeunes d'embrasser des idéologies extrémistes.
Continuer...
.

Sondage

Qui est selon vous responsable du déclin du football marocain ?






Voir résultats

Articles

Loading