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Le Maghreb réagit au dernier livre du Dr. Fadl, l'un des idéologues d'al-Qaida

13/03/2009

Dans son dernier livre, le Dr. Fadl, idéologue d'al-Qaida aujourd'hui emprisonné, renforce la guerre des mots avec Ayman al-Zawhiri. Les spécialistes du Maghreb craignent que ce message ne passe pas auprès de la jeunesse actuelle.

Mawassi Lahcen à Casablanca, Jamel Arfaoui à Tunis et Said Jameh à Alger ont contribué à ce reportage – 13/03/09

[File] L'ancien terroriste emprisonné Fadl conteste la justification donnée par al-Qaida du meurtre d'innocents.

Les écrits de l'ancien leader du djihad islamiste égyptien Sayyid Imam Abdelaziz al-Sharif, alias Dr. Fadl, ont suscité un important débat dans les milieux fondamentalistes du monde arabo-musulman au cours des deux dernières années ; ils portent en effet une critique très acerbe d'al-Qaida et de ses leaders, Oussama ben Laden et Ayman al-Zawahiri.

Depuis sa prison, le Dr. Fadl a déclenché une polémique majeure en 2007 par son ouvrage intitulé "Rationalisation de l'action djihadiste en Egypte et rationalisation de l'action djihadiste dans le monde", dans lequel il s'en prend à l'idéologie sanglante d'al-Qaida et réfute les tentatives des idéologues du mouvement de justifier le meurtre de personnes innocentes. L'importance de ce livre a été telle qu'Ayman al-Zawahiri a été contraint de rompre ses consignes de silence à la mi-2008 pour répondre au Dr. Fadl par son propre livre, "Acquittement".

Cette guerre des mots s'est poursuivie. En novembre, le Dr. Fadl a répliqué par un autre ouvrage : "Réfuter 'Acquittement''".

Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, et leus relations n'ont pas toujours été aussi acrimonieuses.

Al-Sharif est né en 1950 en Egypte et a rencontré son collègue chirurgien al-Zawahiri après la guerre israélo-égyptienne de 1967. En 1986, tous deux partirent pour l'Afghanistan pour y coordonner le mouvement terroriste.

Mais Fadl resta en coulisse, laissant al-Zawahiri assumer le rôle public. On supposa pendant longtemps qu'al-Zawahiri était l'émir du groupe, alors qu'en réalité, c'était Fadl qui était le véritable idéologue de la mouvance. C'est par exemple lui qui fit passer le concept du takfir et de l'exécution des "hérétiques".

Fadl fut arrêté par les autorités yéménites et extradé en Egypte en 2004 pour y purger une peine de détention à perpétuité. C'est depuis sa prison égyptienne qu'il commença à écrire pour condamner le terrorisme.

Magharebia a demandé à plusieurs spécialistes de la région leurs réactions à ce dernier livre.

Dans une note manuscrite, Alia Allani, l'auteur d'un livre sur les mouvements islamiques dans le Grand Maghreb, explique que le livre de Fadl aura un impact assez fort sur les partisans de la violence dans la région, en particulier au sein de l'Organisation al-Qaida au Maghreb Islamique.

"Je pense que le message envoyé par le Dr. Fadl sera lu par chacun avec une grande attention, car il porte en lui-même un message clair adressé aux groupes islamiques qui ont recours à la violence, affirmant qu'ils ne peuvent dépendre de 'nous'. Clairement, cela veut dire que le soutien financier et moral extérieur est en train de disparaître."

Pour Chahrazed Akacha, responsable des médias au sein du Parti Social-Libéral de Tunisie, cette initiative pourrait avoir une incidence favorable et aider à mettre un terme à la violence. "J'estime que c'est une bonne chose. C'est par ces initiatives et à travers la coopération que nous obtiendrons des résultats positifs."

"Je pense que tous les efforts, quelle que soit leur portée, sont nécessaires pour prévenir leur expansion au Maghreb", a-t-il ajouté. "Les groupes extrémistes profitent de n'importe quelle lacune… pour mobiliser les gens. Je ne crois pas que quiconque croit en les valeurs de la République peut se satisfaire de leur expansion. Ce serait une véritable catastrophe s'ils parvenaient à assurer leurs bases."

Idriss Kasouri, chercheur universitaire marocain spécialiste du terrorisme et des mouvements fondamentalistes, estime que le livre du Dr. Fadl doit être traité avec une extrême prudence.

"[Il] ne dénonce pas l'idéologie takfiriste et le principe du djihad pour la mise en place d'un Etat islamique", explique M. Kasouri. "Il se contente de critiquer les moyens de violence directe adoptés par al-Qaida, sans prendre en compte l'équilibre des pouvoirs internationaux, ni les résultats catastrophiques qui ont eu un impact négatif sur l'influence et l'efficacité d'al-Qaida."

Toutefois, M. Kasouri note qu'il n'y a "aucun débat au Maroc sur le fiqh et les aspects doctrinaux de l'idéologie takfiriste adoptée par al-Qaida [ni aucun] livre ou document de référence marocain assurant la promotion de cette idéologie takfiriste."

Les milieux fondamentalistes du Maroc, a-t-il expliqué à Magharebia, "ne sont pas directement concernés par le débat actuel sur l'analyse des principes de l'idéologie djihadiste et takfiriste telle qu'elle est perçue dans l'Orient arabe, où l'influence d'al-Qaida est plus marquée".

Moustapha Khalafi, député marocain du Parti Justice et Développement (PJD) et directeur du magazine fondamentaliste Attajdid, estime que le dernier livre du Dr. Fadl n'aura aucun impact au Maroc.

"Le problème posé par le cas du Maroc aujourd'hui est essentiellement lié aux questions des droits de l'Homme, en cherchant un moyen de démêler le statut des détenus djihadistes et salafistes dans les prisons marocaines, plutôt qu'un problème d'analyse jurisprudentielle de l'idéologie d'al-Qaida", a-t-il expliqué.

"D'une part, l'idéologie d'al-Qaida au Maroc n'a pas le même poids ni le même impact que ce qu'elle a en Egypte, et son incidence est restreinte à une catégorie très limitée de personnes. D'autre part, il faut souligner que les symboles du mouvement djihadiste et salafiste au Maroc, au premier rang desquels Abu Hefs et Kettani, ont déjà exprimé des positions différentes de celles d'al-Qaida, bien avant la publication du livre du Dr. Fadl."

"De plus, ce livre est lié à une guerre du fiqh entre le Dr. Fadl et al-Zawahiri, et il se caractérise par une approche égyptienne locale"; ajoute M. Khalafi. "Pour toutes ces raisons, son impact au Maroc est très limitée."

[File] Le dernier livre du Dr. Fadl a reçu une attention considérable de la part des médias algériens.

En Algérie, le livre du Dr. Fadl a attiré l'attention des médias. Le très populaire quotidien Echorouk a publié une série d'articles sur cet ouvrage, dont le dernier sort cette semaine.

Les conclusions de Fadl "ne sont pas une surprise" pour les Algériens qui ont vu des milliers de civils tués, explique Abdelkrim, imam dans l'une des mosquées d'Alger. "Fadl ne nous a rien appris que nous ne connaissions déjà."

"L'approche d'al-Qaida est mauvaise. C'est la raison pour laquelle elle n'entraîne que le chaos dans le monde musulman", ajoute-t-il.

Un avis que partage Mohamed Laroussi Hamdi, inspecteur chargé des affaires religieuses dans la capitale algérienne. "Mettre fin à ce chaos ne peut se faire qu'en comprenant parfaitement le sens véritable de l'Islam et en renonçant à des idées fondées sur l'ignorance", a-t-il expliqué à Magharebia.

Le livre du Dr. Fadl est l'expression d'une "habitude partagée par tous les extrémistes islamiques qui embrassent les idéologies du takfir, avant de réaliser le côté aberrant d'idées qu'ils avaient prônées avec un grand empressement et avaient utilisées pour inciter les jeunes à tuer des Musulmans, pas seulement en Irak et en Afghanistan, mais aussi en Algérie, au Yémen et en Egypte", explique Mouloud Morchedi, un spécialiste de la sécurité en Algérie.

Mais le livre de Fadl pourrait bien ne pas atteindre les jeunes autant qu'ils le souhaitent. "La majorité d'entre eux n'ont même jamais entendu parler de lui", explique M. Morchedi. "Je crois qu'un appel lancé par un ancien émir de leur région, comme Hassan Hattab, [alias Abou Hamza, qui s'est récemment rendu aux autorités algériennes et a demandé aux militants de réintégrer la société] a un impact bien plus fort."

"Il semble que des années de prison soient capables de raviver les consciences. Pour le prouver, le Dr. Fadl, l'un des membres fondateurs d'al-Qaida, voit dans ses années de prison et dans celles des autres condamnés un autre moyen de repenser les notions de l'extrémisme", poursuit-il.

"Mais admettre que l'approche de ben Laden et d'al-Zawahiri était fausse ne signifie rien aujourd'hui, il est trop tard."