07/11/2008
La mort par lapidation d'une adolescente de 13 ans victime d'un viol en Somalie a suscité les réactions rapides des citoyens et des leaders religieux de tout le Maghreb.
Par Sarah Touahri à Rabat, Jamel Arfaoui à Tunis and Said Jameh à Alger pour Magharebia – 07/11/08
![]() [Getty Images] L'instabilité chronique sévissant en Somalie depuis la guerre civile de 1991 a exacerbé les actes de violence sexistes dans le pays. |
De nombreux citoyens maghrébins, des savants islamiques et des activistes des Droits de l'Homme ont vigoureusement condamné la mort par lapidation d'une adolescente de 13 ans victime d'un viol et jugée coupable d'adultère. Certains expriment leur plus grand étonnement sur le fait qu'un tel acte de barbarisme ait pu être commis sur une fillette au nom de la religion.
La jeune fille, Aisha Ibrahim Duhulow, a été violée par trois hommes alors qu'elle rendait visite à sa grand-mère à Modagiscio. Après s'en être retournée chez elle, dans le port de Kismayu, au sud du pays, elle a révélé cette agression à la milice al-Shabab, qui contrôle la ville. Au lieu d'appréhender les coupables, les procureurs l'ont accusée dans la foulée d'adultère et l'Union des Cours Islamiques l'a condamnée à mort. Mardi 27 octobre, Aisha a été placée dans un trou, enterrée jusqu'à la nuque, puis lapidée par 50 hommes dans un stade de Kismayu.
"Ne me tuez pas, ne me tuez pas", aurait supplié l'adolescente. Plus de 1000 spectateurs ont assisté à sa mort.
"C'est un accident tragique et déplorable. La jeune fille a été la double victime de ceux qui l'ont violée et de ceux qui ont administré la justice", dit le représentant de l'UNICEF en Somalie, Christian Balslev-Olesen.
Il ajoute : "Cet accident est la démonstration de la fragilité extrême du statut de la femme et des fillettes en Somalie". Selon l'UNICEF, l'instabilité chronique du pays, depuis la guerre civile de 1991, a exacerbé les violence sexistes sur son territoire.
Qu'une femme violée puisse être lapidée est inconcevable pour Bassima Hakkaoui, membre Parlementaire issue du Parti marocain pour la Justice et le Développement. "En principe, l'état a des lois qui spécifient quelle est la partie apte à émettre le jugement, en même temps que de la nature du crime. Cela défie la logique de prononcer une peine de mort à l'encontre d'une femme victime d'un viol", dit-elle.
"L'Islam n'a rien à voir avec de telles pratiques", dit-elle à Magharebia.
Hamid Baalla, professeur d'éducation islamique, partage cet avis, expliquant que la religion musulmane condamne le viol et ceux qui se rendent coupables d'une telle agression. La vision unanimement partagée par les Oulémas est que les victimes de viol ne doivent pas être considérées comme ayant commis un délit sexuel. Le violeur, bien plus que la victime doit ainsi être puni.
"Vous ne pouvez qualifier ceux qui se rendent coupables de telles actions de musulmans. Ces gens sont radicaux et extrémistes", ajoute-t-il, soulignant le rôle important que doivent jouer les théologiens et les oulémas dans l'éducation du public.
Amina Bouayache, Présidente de l'Organisation marocaine des Droits de l'Homme, a également fait part de sa colère face à cette atrocité. Elle déclare à Magharebia qu'il est très difficile de trouver les mots pour ces actes "inhumains, barbares."
"C'est un crime contre l'Humanité", s'exclame-t-elle. "A l'époque du Prophète Mohammed, on a interdit la pratique de l'enterrement des filles alors qu'elles étaient vivantes, comme cela se faisait dans ce temps-là. C'est un acte symbolique d'humanité et de justice".
Pour Hind Mbarki, militante pour les Droits de la Femme, la lapidation est "un acte de terrorisme commis à l'encontre du peuple somalien, et notamment envers les femmes".
Elle dit ressentir que les associations des Droits de l'Homme ont un rôle à tenir dans la lutte contre l'extrémisme et dans la protection des droits de la femme, même s'ils s'inscrivent contre les traditions. Elle dit, par exemple, que le combat contre la circoncision des femmes a eu des résultats. Elle ajoute que grâce aux efforts déployés par les ONG, "les femmes ont pu obtenir leurs droits dans un certains nombre de pays arabes et musulmans". Ce qui est arrivé à la jeune Aisha, néanmoins, n'est pas un incident isolé.
"Ce n'est pas la première fois que nous assistons à des pratiques irrationnelles et radicales de ce type", dit Mbarki à Magharebia.
Le public marocain s'est de même montré critique sur la lapidation de la somalienne. La professeure Farida Maaroufi ne peut parvenir à comprendre le mode de pensée des agresseurs. Elle pense que la lapidation atroce d'une adolescente est un acte inhumain contraire aux enseignements de l'Islam.
"La lapidation prescrite dans les affaires d'adultère ne peut être prise en considération que si quatre personnes ont été témoins de ce crime. C'est pratiquement impossible d'arriver à cela. Et ce qui est pire, nous sommes en train de parler d'une enfant qui s'est faite violer. Seuls des radicaux pourraient recourir à de telles pratiques", dit-elle.
Mohamed Fatihi, étudiant, tient les autorités somaliennes pour responsables de ce qui est arrivé.
"C'est le système de justice qui a adopté la façade de la loi islamique pour appliquer ce qui n'est, en réalité, qu'une coutume tribale des temps anciens. Tout le monde, notamment les associations des Droits de l'Homme et les Gouvernements, doivent agir afin de mettre un terme à cette situation", déclare-t-il à Magharebia.
La société civile algérienne a également condamné unanimement l'exécution d'Aisha.
Zakia Gawaou, Présidente de l'Association Mounia pour la Protection des Femmes Célibataires, dit que la jeune Aicha a été deux fois victime, la première fois lorsqu'elle a été violée, et la seconde lorsque le tribunal l'a condamnée à mort et l'a exécutée. Elle note qu'une cour "légitime" aurait pu rendre justice à Aicha, mais qu'au lieu d'être traitée comme une victime de viol, elle a été inculpée et tenue pour responsable du crime, ce qui est totalement inacceptable.
Magharebia a demandé à Houssine Mohamed, érudit musulman, l'interprétation islamique de cet incident.
"L'adultère, dans le cas d'Aicha, n'était pas volontaire. Elle était victime de viol, comme c'est le cas pourr de nombreuses jeunes filles et femmes en Algérie, qui sont violées par les extrémistes. Donc, la condamner à mort ne peut être associé d'aucune manière à l'Islam." Il s'interroge également pour comprendre comment une condamnation a pu être émise contre la fillette, tandis que les agresseurs vont librement et sans sanction.
Cet incident a été un choc pour les algériens, nombreux sont ceux parmi eux qui disent que ces actions honteuses devraient être sévèrement dénoncées - en Somalie certes, mais aussi dans tous les états islamiques à travers le monde.
Hassina, mère d'une fille mineure, dit qu'elle a été bouleversée lorsqu'elle a lu la nouvelle sur Internet, qualifiant ce qu'il s'est passé comme une "oppression" perpétrée envers une adolescente qui attendait des autorités que ces dernières lui rendent justice et lui redonnent sa dignité. Selon Hassina, la condamnation ne peut être associée à l'Islam.
De même, Samir B. dit à Magharebia : "De telles pratiques font plus de mal que de bien à l'Islam, et donnent l'impression que notre Foi approuve l'extrémisme et l'intolérance, comme l'ont montré les groupes extrémistes qui ont fait couler le sang sans pitié".
"Ce qui est arrivé en Somalie est en effet honteux", ajoute-t-il. "Cette condamnation est basée sur une mauvaise interprétation de la Charia islamique, et c'est le pire".
Un jeune homme, Mouloud, compare ce dernier incident en Somalie aux exécutions pratiquées par les Talibans en Afghanistan.Il se souvient des images des hommes et des femmes décapités dans un stade, face au regard de milliers de gens.
En Tunisie, la lapidation de la jeune fille a également provoqué des réactions indignées. Khadija Cherif, Présidente de l'Association tunisienne des Femmes Démocratiques, dit qu'il s'agit d'un acte brutal et barbare commis par des monstres dépourvus de toute humanité. Elle ajoute : "Nous condamnons la violence faite envers les femmes quels qu'en soient les desseins, et particulièrement la violence qui enlève aux êtres humains leur droit à la vie".
"C'est une action commise par des individus qui vivent hors de l'histoire. Le danger, ce ne sont pas ces gens-là , mais ce sont ceux qui se contentent de les regarder faire, sans se confronter à eux fortement et fermement", dit Sofiene Ben Hmida, de la Ligue tunisienne de Défense des droits de l'Homme.
"Sans tenir compte du crime", ce qu'il faut, c'est confronter l'idéologie religieuse qui autorise la lapidation", ajoute Ben Hmida remarquant qu'après tout, "nous vivons dans un monde régi par les lois et les traditions, dont la Déclaration Universelle des droits de l'Homme".
De son côté, la spécialiste de l'Islam politique Saloua Charfidit que ce qu'il s'est passé est "une forme d'arriérisme et une violation des Droits de l'Homme". Elle dit que la Sourate An-Nur dans le Coran traite de manière très claire la sanction à l'encontre des femmes et des hommes coupables d'adultère. Rien ne mentionne une lapidation à mort".
Le Docteur Iqbal Gharbi, professeur de Charia et des Principes religieux à l'université de Zeitouna, considère qu'il y a là une violation des enseignements de l'Islam et "un acte barbare qui doit être dénoncé".
"Il y a des règles claires dans le Coran, qui sont la source de la législation", dit-elle. Elle note aussi qu'aucun verset dans le Coran n'appelle à la lapidation. Ces règles, affirme-t-elle, ne concernent que les couples mariés, ajoutant que dans des cas extrêmes un homme ou une femme qui se sont rendus coupables d'adultère peuvent être fouettés cent fois. Les autres sanctions vont de l'emprisonnement au fait d'infliger une "douleur financière ou morale".
Gharbi rappelle qu'une punition ne peut être appliquée qu'après que quatre témoins aient fait le témoignage verbal de la faute devant le juge, étant entendu qu'ils aient été présents en lieu et en heure. "L'insistance que montre les juges à exiger la présence de quatre témoins est pour protéger les femmes des conspirations et pour défendre le caractère sacré de leur corps", dit-elle
"Voilà qui confirme que l'initiative prise par l'Union des Cours islamiques n'est pas seulement une violation de l'Islam, mais une diffamation à son encontre comme à ses valeurs humanitaires. "
"Ce sont des crimes médiévaux qui sont commis au nom de la religion", dit l'étudianet tunisienne Bouthaina Ben Salah à Magharebia.
"On ne devrait pas garder le silence".