10/10/2008
La célèbre réalisatrice marocaine Izza Génini a produit une série de documentaires sur la manière dont la population de son pays, malgré sa diversité, parvient à transcender les appartenances ethniques et religieuses pour trouver des fondements communs. Dans un entretien exclusif accordé à Magharebia, elle parle de son dernier film.
Interview par Imane Belhaj pour Magharebia à Casablanca – 10/10/08.
![]() [Imane Belhaj] La réalisatrice juive marocaine Izza Génini a parlé à Magharebia de son film et de sa vision d'un Maroc terre de dialogue et de tolérance |
Dans son nouveau documentaire intitulé Nûba d’Or et de Lumière, la réalisatrice juive marocaine Izza Génini poursuit son exploration cinématographique des aspects culturels, religieux et sociaux de la vie au Maroc. Ce documentaire, dernier d'une série de onze baptisée "Maroc : Corps et Âme" s'attache à la musique arabe andalouse, fruit du mélange des cultures arabo-musulmane, amazighe, chrétienne espagnole et juive orientale dans le melting-pot de l'Andalousie et du Maroc.
Ce film a récemment remporté le prix Mediteranius du festival de Grenade, en Espagne. Il a également été projeté en août dernier lors d'un festival du cinéma aux Etats-Unis, où il a été très favorablement accueilli par la critique.
Dans un entretien exclusif avec Magharebia, Izza Génini parle de la vision de son film du Maroc comme une terre de dialogue et de tolérance, et de la manière dont sa musique transcende les frontières, les races et les ethnies.
Magharebia: Qui est Izza Génini ?
Izza Génini: Izza Génini est une femme marocaine qui doit son prénom à sa grand-mère Ijja, juive d’origine berbère. J’ai quitté le Maroc à 17 ans pour la France, mais je suis restée attachée à mon pays d’origine au point d’y consacrer tout mon travail.
Magharebia: Pouvez-vous nous en dire plus sur votre dernier documentaire, Nûba d'Or et de Lumière ?
Génini: Nûba d’Or et de Lumière est mon nouveau film, le plus long (78 minutes), et le plus audacieux. S’attaquer à la musique arabo-andalouse de la Nûba sans être moi même ni une muluaa (une adepte) ni une spécialiste, c’était risqué à plus d’un titre. J’ai osé… et si le film est aujourd’hui apprécié et reconnu par les plus exigeants amateurs de cette musique, c’est grâce à tous ceux qui m’ont accompagnée dans cette aventure, en premier lieu les musiciens eux mêmes.
Magharebia: Vous l'avez présenté récemment lors d'un festival aux Etats-Unis. Avez-vous été satisfaite des crtitiques ?
Génini: En effet, le film est passé à Houston, à New York et à Portland. Il va être projeté à Montréal et à Los Angeles, dans des festivals de musique, des festivals de culture arabe ou sépharade, et devant des publics très différents qui, chacun à sa façon, accueillent le film avec enthousiasme.
C’est cela aussi le pari de ce film : être admis de l’intérieur par les amoureux marocains d’El Ala, et révéler cette musique à ceux qui l’ignorent, à l’extérieur.
Magharebia: Ce film parle d'un patrimoine commun entre les Musulmans et les Juifs. A-t-il un message à transmettre ?
Génini: Je pense que Nûba d’Or et de Lumière cherche plus à faire passer le plaisir de la musique qu’un message, mais en racontant cette musique, en la montrant dans son partage naturel entre les différentes communautés, qu’elles soient chrétiennes, juives ou musulmanes, le film dit clairement qu’il existe un espace où, par delà les siècles et les dissensions, les êtres peuvent s’entendre.
![]() [Imane Belhaj] Nûba d’Or et de Lumière a remporté le prix Mediteranius lors du festival de Grenade, en Espagne |
Magharebia: S'agit-il de transmettre une image de tolérance et de cohabitation sur la terre marocaine ?
Génini: Le Maroc illustre d’autant mieux cette réalité qu’il n’a jamais cessé d’entretenir cette cohabitation, en particulier dans la musique. Il suffit de se reporter aux innombrables initiatives de rencontres entre musiciens, comme la première et exceptionnelle rencontre entre feu Abdessadek Chekara et le Rabbin Haim Louk à Paris en 1988, à l’initiative de l’association Identité et Dialogue, ou le Festival des Andalousies Atlantiques d’Essaouira, qui offre un exemple unique et réjouissant de symbioses culturelles.
Magharebia: Comment vous avez vécu vous-même cette expérience de cohabitation ou de symbiose au Maroc ?
Génini: Personnellement, j’ai eu le privilège de vivre mon enfance et ma jeunesse au Maroc dans une totale mixité : non seulement entre Juifs et Musulmans, mais auprès de Français, d’Espagnols, dans un joyeux mélange de classes sociales et de langues différentes. J’en suis fière et reconnaissante.
Et si cela transparaît dans mes films, c’est parce que je l’ai vécu.
Magharebia: Peut-on dire que votre série de onze films documentaires sur "Le Maroc : Corps et Âme" relate l'histoire du Maroc et de ses différents aspects culturels, sociaux et religieux ?
Génini: La série des films documentaires que j’ai produite et réalisée sur le Maroc n’a pas d’autre vocation que celle d’être un témoignage et un acte de partage. Je n’ai ni les moyens académiques ni le désir de faire des films à caractère historique, social ou religieux, mais en offrant aux artistes l’occasion d’exprimer leur art devant une caméra, ou en posant mon propre regard sur nos richesses culturelles, j’y contribue peut être.
Magharebia: Quel écho vos films trouvent-ils après des Marocains du monde entier, Musulmans comme Juifs ?
Génini: Quand j'ai eu l'idée de réaliser en 1987 mon premier documentaire sur Fatna Bent El Hocine, paix à son âme, je répondais à un élan personnel. Comme Monsieur Jourdain qui "faisait de la prose sans le savoir", je ne savais pas que ce film serait le premier d’une longue série qui allait voyager dans le monde des années durant, à travers festivals et musées, à la rencontre des Marocains de l’étranger et du public local.
A Montréal, les 1 et 2 novembre prochains, seront présentés, dans le cadre du Festival des Cultures du Monde Arabe, près d’une dizaine de mes films.
En revanche au Maroc, il reste à organiser la diffusion commerciale et culturelle de ce travail, qui fait aujourd’hui partie de notre patrimoine.