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Les responsables financiers affirment que la fermeture de la frontière algéro-marocaine n'est pas une bonne chose pour les affaires

08/08/2008

Depuis la fermeture de la frontière algéro-marocaine en 1994, toute résolution potentielle de cette question a été freinée par les politiques. Mais banquiers et hommes d'affaires font valoir que des intérêts économiques communs devraient adoucir des positions politiques parfois intransigeantes.

Par Mawassi Lahcen pour Magharebia à Casablanca – 08/08/08

[Mawassi Lahcen] Les intérêts économiques partagés par l'Algérie et le Maroc ont donné naissance à une coopération dans des projets énergétiques importants et pourraient adoucir les positions plus figées des politiques.

S'exprimant le 29 juillet à l'occasion du neuvième anniversaire de son accession au trône, le Roi Mohammed VI a renouvelé l'appel du Maroc en faveur de la réouverture de la frontière terrestre avec l'Algérie voisine, afin que les jeunes générations puissent "unir le potentiel des peuples marocain et algérien... au lieu de les gasiller dans les labyrinthes de conflits surannés datant d'une époque révolue."

Le même jour, le Président algérien Abdelaziz Bouteflika exprimait son "intention indéfectible de restaurer la cordialité dans les relations fraternelles qui lient les deux nations".

En dépit de ces attitudes conciliantes, toutes les discussions sur la normalisation des relations durant les quatorze années qui ont suivi la fermeture de la frontière ont généralement impliqué des questions politiques plus vastes, telles que la résolution du conflit sur le Sahara Occidental, ou la protection contre les différentes formes de trafic.

Mais pour les membres du monde des finances, le sujet est bien plus simple ; une frontière fermée n'est pas propice aux affaires. Et la question de la frontière, expliquent-ils, est vitale pour la viabilité de l'Union du Maghreb.

"Le maintien de la fermeture de la frontière entre le Maroc et l'Algérie empêche l'intégration du marché du Maghreb, et limite en conséquence les perspectives d'investissements dirigés sur ce marché", explique Nozha Hrichi, conseillère auprès de l'ancien Premier Ministre marocain Driss Jettou, qui dirige maintenant la Compagnie Marocaine d'Assurance à l'Exportation.

"Nous ne devons pas oublier le rôle que les intérêts économiques ont joué en tant que moteur de l'intégration de l'Union Européenne, et comment la résistance des responsables politiques a toujours été tenue en échec par la pression des intérêts économiques", ajoute-t-elle.

L'interrelation des intérêts économiques peut aider à infléchir des positions politiques parfois dures, poursuit Mme Hrichi, soulignant les projets de liaison électrique entre le Maroc et l'Algérie et le gazoduc entre l'Europe et le Maghreb, qui permet de faire transiter des hydrocarbures algériens vers l'Espagne en empruntant le territoire marocain.

"Bien que les frontières soient fermées entre les deux pays, et en dépit des tensions politiques entre eux, ces projets ont pu voir le jour parce qu'ils s'appuient sur des intérêts économiques puissants", ajoute-t-elle.

Le vice président du groupe MasterCard International et responsable du marché africain Faisal Kheidri voit également quelques lueurs d'espoir : "Je crois que la création de l'Union des Chefs d'Entreprises du Maghreb, il y a à peu près un an, plus les efforts exercés par l'Union des Banques du Maghreb, entre autres initiatives, peuvent influencer le cours des évènements et parvenir à adoucir des positions plus rigides."

"Je suis Tunisien, ma femme est Algérienne et je vis à Casablanca", explique M. Kheidri. "Pour moi, le maintien de la fermeture de la frontière algéro-marocaine est une blessure profonde, et j'espère que le problème sera résolu prochainement."

Pour d'autres spécialistes, la question va au-delà du seul commerce et des seules relations d'affaires entre le Maroc et l'Algérie. Jawad Kerdoudi, directeur du Centre Marocain d'Etudes Internationales, avance que la réalisation de l'intégration du Maghreb est liée à des réformes économiques régionales et à la promotion de la démocratie et des droits de l'Homme dans tous les pays du Maghreb.

"Nous ne devons pas oublier que l'Union du Maghreb se compose de cinq pays, et qu'il existe des relations entre le Maroc, la Libye et la Mauritanie", a déclaré M. Kerdoudi à Magharebia. "Il existe des intérêts communs entre les milieux économiques des cinq pays, que nous pouvons développer pour qu'ils deviennent un moteur permettant de faire progresser la construction de l'Union du Maghreb."

Le dernier mot sur l'intégration du Maghreb pourrait en fait bien revenir aux responsables politiques, et non aux dirigeants commerciaux, explique le Gouverneur de la Banque Centrale du Maroc, Abdellatif Jouahri : "L'Union du Maghreb se meurt ; c'est la triste réalité. La décision de la sauver est entre les mains des politiques, et elle est directement liée à l'existence d'une volonté politique."

Les banques centrales du Maghreb et les Ministres des Finances travaillent depuis trois ans sous les auspices du Fonds Monétaire International à faciliter l'intégration financière et commerciale entre les pays du Maghreb, explique-t-il, ajoutant qu'une réunion prévue en novembre à Tripoli sera consacrée aux problèmes financiers auxquels sont confrontées les petites et moyennes entreprises dans les pays du Maghreb.

"L'intégration du Maghreb que nous [recherchons] consiste simplement à s'asseoir ensemble autour d'une table, à élaborer une stratégie devant tirer profit des opportunités offertes par la mondialisation, et à poursuivre les négociations avec l'Union Européenne et les autres forces économiques et régionales en tant qu'entité unifiée et dans une position de force dans l'intérêt de tous les pays du Maghreb", a déclaré M. Jouahri.

Ces dernières années, deux banques marocaines ont réussi à ouvrir des succursales en Tunisie. La Banque Marocaine du Commerce Extérieur (BMCE) a ouvert une banque d'affaires à Tunis, tandis que la banque Attijariwafa prenait le contrôle de la Banque du Sud. Mais les banques marocaines n'ont pu faire de même en Algérie, malgré l'ouverture par l'Algérie de son système bancaire aux investissements étrangers, il y a plus de deux ans.

"Nous devons revoir nos plans", ajoute M. Jouahri. "S'il n'est actuellement pas possible de parler d'une Union du Maghreb composée de cinq pays, alors pourquoi ne commencerions-nous pas avec deux ou trois pays, pour étendre ensuite cette union au reste des pays lorsqu'ils seront prêts ? Cela n'a-t-il pas été la voie adoptée par l'Europe dans la construction de l'Union ?", s'interroge-t-il.

[Getty Images] Ces dernières années, deux banques marocaines ont ouvert des succursales en Tunisie. Mais elles n'ont pu faire de même en Algérie.

Si le président de la banque Attijariwafa, Mohammed Kettani, estime que l'Union du Maghreb est "inévitable", il souligne néanmoins que les banques seront déterminantes dans ce processus. "Lorsque les banques d'un pays s'implantent dans un autre, les sociétés industrielles et des services de ce pays les suivent", explique-t-il. "L'ouverture d'une banque marocaine en Tunisie a été un point d'ancrage et une passerelle pour de nombreuses entreprises marocaines sur le marché tunisien, ainsi que pour des entreprises tunisiennes sur le marché marocain."

M. Kettani estime que les chefs d'entreprises et les économistes "doivent surmonter les obstacles politiques et profiter de toutes les occasions pour avancer sur la voie de l'intégration."

L'un des chefs d'entreprises ayant subi des pertes financières par suite de la fermeture de la frontière est Mohammed Qassal, vice président de l'Union Générale des Entrepreneurs du Maroc. La plupart de ses affaires se concentrent dans la partie orientale du Maroc, près de la frontière algérienne. "Je réalisais 60 pour cent de mon chiffre d'affaires grâce au commerce avec l'Algérie avant la fermeture de la frontière", explique-t-il. "Par la suite, j'ai été obligé de chercher d'autres marchés. J'ai réussi de justesse à éviter la faillite."

Il pense que les frontières seront ouvertes avant la fin de cet été. "Trop de choses ont aujourd'hui changé, en particulier avec l'accueil que la proposition marocain d'autonomie pour le Sahara a reçu sur la scène internationale", explique-t-il. "Je crois que les choses ont commencé à changer en Algérie concernant la résolution de cette crise et l'ouverture de la frontière."

Par ailleurs, explique-t-il à Magharebia, "nous travaillons main dans la main avec nos collègues de l'Union des Chefs d'Entreprise du Maghreb pour surmonter cette situation surréaliste."

M. Qassal a une idée pour faire avancer les choses. "Lors de notre dernière réunion, j'ai proposé à mes collègues algériens d'organiser deux marches des hommes d'affaires du Maghreb : l'une venant d'Algérie, l'autre du Maroc."

Ce serait alors les hommes d'affaires, explique-t-il, qui "franchiraient les frontières fermées entre les deux pays".