07/03/2008
L'écrivain et journaliste Mounia Belafia s'est récemment entretenue avec Magharebia de son nouveau livre, "Les Femmes dans les Proverbes Marocains". Elle suggère que les petites phrases de tous les jours contribuent à maintenir des attitudes négatives envers les femmes.
Texte et photos par Farah Kenani pour Magharebia à Washington – 07/03/2008
![]() Mounia Belafia, auteur de "Les Femmes dans les Proverbes Marocains", affirme que les proverbes usuels véhiculent une opinion négative des femmes. |
A l'approche du Salon du Livre Féminin de Fez, les 7 et 8 mars, Magharebia s'est entretenu avec Mounia Belafia de son nouveau livre, "Les Femmes dans les Proverbes Marocains". Experte en perceptions publiques et en études sur l'égalité entre les sexes, l'écrivain et journaliste affirme que les proverbes – y compris ceux utilisés et créés par les femmes – renforcent une perception généralement négative des femmes et de leur rôle dans la société.
Magharebia: Qu'est-ce qui vous incitée à entreprendre cette recherche dans le domaine des proverbes populaires et de leur relation avec les femmes ?
Mounia Belafia: Mon livre se fonde sur la conviction que les changements profonds que nous souhaitons voir apparaître en matière de statut des femmes au Maroc ne peuvent être réalisés si nous ne changeons pas d'état d'esprit. Une femme active peut vite se retrouver au niveau d'une ménagère face à des parents qui n'ont pas nécessairement vécu la même évolution que le reste de la société.
Sur cette base, je pense que nous devrions travailler plus en profondeur à modifier les états d'esprit et pour parvenir à l'égalité, non seulement dans les domaines économiques, politiques et autres, mais aussi dans les modèles de comportement qui façonnent notre condition et influencent nos vies quotidiennes.
De là est né le projet d'étudier les images des femmes et leur relation avec différents types de discours. Je me suis intéressée au sujet au niveau des médias, et je travaille maintenant à une étude sur les femmes et le théâtre, dans le cadre de mes études post-universitaires.
Le sujet des proverbes populaires a toutefois retenu mon attention de manière spécifique. J'ai passé beaucoup de temps à l'étudier avant de parvenir à la conclusion que ces proverbes, que nous utilisons pour beaucoup de manière consciente ou inconsciente, sont en quelque sorte le reflet de nombreuses valeurs négatives concernant les femmes. Ces valeurs négatives se transmettent entre les générations et sont reproduites de manières différentes. Les proverbes et la culture populaire dans son ensemble jouent un rôle dans l'établissement et le maintien des traditions. Cela en fait des structures établies, profondément enracinées, qui sont difficiles à expurger.
Magharebia: Pensez-vous que certaines femmes jouent un rôle dans la perpétuation des idées contenues dans ces proverbes ?
Belafia: Je me suis aussi intéressée au rôle joué par les femmes dans la promotion des images offensantes d'elles-mêmes. Dans mon étude, je pose la question de savoir si les femmes utilisent ces proverbes dans leur vie de tous les jours. La réponse est oui. Je me suis également interrogée sur le point de savoir si elles créaient elles-mêmes de tels proverbes. Là encore, la réponse est oui.
Les femmes sont à la fois consommatrices et productrices de proverbes. Sur cette base, elles contribuent, que ce soit de manière consciente ou inconsciente, à la propagation d'idées négatives et offensantes sur elles-mêmes.
En analysant le corps de ces proverbes, nous nous trouvons confrontés à des femmes qui jouent un rôle dans le maintien des traditions et les transmettent de manière précise et honnête. Une femme reproduit avec sa belle-fille ce que sa propre belle-mère lui a enseignée quand elle était jeune, de manière à s'assurer que son fils vive de la même manière que son père l'a fait. A son tour, la jeune fille se met à haïr sa belle-mère. D'autres différences au sein de la communauté des femmes présentent une image de turbulence incrustée et implantée dans la société.
![]() Le nouveau livre de Belafia "Les Femmes dans les Proverbes Marocains", est basé sur la conviction de l'auteur que le changement dans le statut des femmes au Maroc "ne pourra se faire si nous ne travaillons pas à changer les états d'esprit." |
Magharebia: Quel est le but de votre étude ?
Belafia: Mon objectif était de tenter de transformer le proverbe populaire, le faisant passer d'un produit de ses caractéristiques et de son statut dans la société, en-dehors de la sphère de la redevabilité et de la critique, et d'un produit sur lequel la société a bâti un certain type de sanctuarisme, à un produit culturel lié à la structure sociale, aux justifications des modèles comportementaux et aux relations hiérarchiques existantes. De cette manière, nous pouvons appréhender ce produit de manière critique. Nous pouvons le lire sur la base d'une méthodologie de la redevabilité qui en fait un produit culturel perpétuant de nombreux concepts sociaux et des valeurs, et les reproduit de manière similaire à celle dont les poèmes et la sagesse sont reproduits.
L'une des conclusions de cette étude montre que les stéréotypes sur les femmes se répètent de manière constante. Ces images prennent typiquement la forme du type de pensée dominant dans la société. Cette "forme typique" est dominée par des images négatives des femmes issues d'une culture traditionnelle qui oeuvre à perpétrer un statut inférieur des femmes dans la hiérarchie sociale. Elles sont également issues de certaines interprétations de la pensée religieuse et d'un ensemble très spécifique de contes et de superstitions dont le dénominateur commun justifie le statut inférieur des femmes dans cette hiérarchie et au regard des valeurs prédominantes qui les entourent.
Même lorsque l'on parle d'une femme de manière positive, nous trouvons rarement d'autres qualités positives que celles liées à son corps et à son "rôle naturel". Son statut est lié à son corps, à sa beauté, à sa capacité à donner la vie, à l'attention qu'elle porte à sa famille et à ses enfants, et à son habileté pour les tâches manuelles et domestiques.
Magharebia: En vous lisant, que pouvons-nous apprendre de cette étude ? Quels sont les points sur lesquels on doit se pencher ?
Belafia: Nous pouvons dire qu'il existe trois problèmes majeurs qui se font jour au travers de cette étude sur les proverbes populaires les plus fréquents sur les femmes. Le premier est que les proverbes produits tout autant par les hommes que par les femmes reflètent l'équilibre des pouvoirs au sein de la société. Dans cette société, les femmes sont considérées comme le maillon faible, et elles sont dominées par une culture masculine. Les hommes sont la partie forte, et tout tourne autour d'eux. Dans cette hiérarchie des sexes, il existe une autre hiérarchie sociale dans laquelle le riche prévaut sur le pauvre, le fort sur le faible, le maître sur l'esclave, le fertile sur l'infertile, le marié sur le divorcé et le veuf, entre autres niveaux de l'échelle des valeurs sociales dominantes.
Le deuxième problème tient au fait qu'aucune société ne peut être étudiée sur la base de ses seules relations sociales et de classe. La culture dominante doit être prise en considération. Plus important encore, cette étude des proverbes montre l'étendue du rôle joué par la culture dans le maintien de la tradition. Cela crée un dilemne profond lié au rôle de la culture en tant que concept anthropologique complet pour influencer les changements sociaux.
Le troisième problème est le fait que la culture populaire se conforme souvent à la pensée religieuse populaire de manière telle qu'il devient difficile de faire la distinction entre produits sociaux culturels, comme les proverbes, et croyances religieuses, telles qu'elles sont comprises par l'opinion publique. En tant que structure expressive, le proverbe est similaire à la sagesse. Comme nous l'avons montré dans cette étude, le proverbe, avec ses différents décalages dans le temps et dans l'espace, n'est rien de plus qu'un produit culturel lié à une certaine situation historique, avec ses propres conditions et ses propres facteurs déterminants.