11/01/2008
La manifestation "Alger, Capitale de la Culture Arabe 2007" tire à sa fin après une année record en activités artistiques. Bien que les responsables gouvernementaux décrivent cet événement comme l'un des plus réussis depuis douze ans, les critiques affirment que la corruption était partout présente et que les manifestations culturelles n'ont pas réussi à intéresser la plupart des Algériens.
Texte et photos par Boualam Senhadji pour Magharebia à Alger – 11/01/08
![]() Les organisateurs, parmi lesquels la Ministre de la Culture Khalida Toumi, sourient lors de l'un des spectacles d' "Alger, Capitale de la Culture Arabe 2007". Les participants et le public ont accusé les organisateurs de corruption et d'avoir organisé des productions "sans éclat". |
Après Tunis en 1997 et Rabat en 2003, Alger est devenue en 2007 la troisième ville du Maghreb à porter le titre de Capitale de la culture arabe. Les organisateurs remettront le flambeau à Damas le 14 janvier, après avoir organisé une pléthore de spectacles qui n'ont pas réussi à impressionner les Algériens.
Le Ministère algérien de la Culture a supervisé l'organisation des spectacles et manifestations cinématographiques, théâtrales, musicales, artistiques et littéraires dans l'ensemble du pays. Noureddine Athmani, conseiller auprès du Ministre de la Culture, a qualifié cet événement de l'un des plus réussis par rapport à ceux organisés jusqu'à maintenant dans douze pays arabes.
C'est le domaine littéraire qui arrive en tête des chiffres. Sur 1 001 titres prévus, 960 ont été publiés et un total de 1 850 000 copies ont été imprimées. Des tournées de bibliobus et des salons du livre ont été organisés. En ce qui concerne le théâtre, douze wilayas ont accueilli un total de 43 pièces et onze hommages ont été rendus à des artistes de la scène algérienne. Quant au cinéma, 58 films ont été produits, dont 11 longs métrages, 33 documentaires et 14 courts métrages et téléfilms. Des cinémas itinérants se sont rendus dans 266 des communes du pays. Les organisateurs ont également organisé 38 tournées musicales, 27 festivals et 220 spectacles locaux.
![]() Cette année de la culture a proposé des centaines de manifestations indépendantes dans l'ensemble du pays. |
Mais en dépit d'une longue liste d'artistes et de genres, de nombreux artistes et observateurs algériens ont décrié et critiqué cet événement, parfois de manière vive. Parmi les principales critiques du public, on retrouve la qualité de l'organisation, son impact sur le public et des allégations de mauvaise gestion financière.
Même les fonctionnaires du Ministère de la Culture ont déclaré que la gestion financière de cet événement était plus que douteuse. Sept mois seulement après le début de la manifestation, le 15 juillet 2007, un groupe de salariés du Ministère de la Culture a même publié sur lnternet un communiqué non signé intitulé "Alger, Capitale de la Corruption - Une mafia à la tête de la culture algérienne !!"
Le document contient un certain nombre d'accusations de "malversations" qui caractériseraient, selon eux, la manifestation. Les auteurs de ce document parlent de "milliards détournée" et de "faux budgets".
La mauvaise organisation générale a entraîné des défaillances dans la programmation et un manque de fonds a provoqué l'annulation pure et simple de nombreux événements. Des événements aussi importants que l'inauguration du Musée National d'Art Moderne et Contemporain d'Alger ont été affectés par les retards.
Les démissions consécutives de deux commissaires de la manifestation, Lamine Bechichi et Kamel Bouchama, "ont pesé lourdement sur le déroulement de l’événement", a reconnu M. Athmani, qui a également expliqué que cet événement s'était déroulé "sans une stratégie convenable de communication".
Contacté par Magharebia, un ancien organisateur de l’événement, très connu dans le domaine culturel, a indiqué que les faits dénoncés par les cadres du Ministère de la Culture semblent assez incontestables.
![]() Certains Algériens ont dirigé leurs accusations de mauvaise gestion contre la Ministre de la Culture, Khalida Toumi. Elle a répondu en déclarant : "Il est absolument impossible qu’on réponde aux désirs de tout le monde et qu’on retienne tous les projets." |
La Ministre de la Culture Khalida Toumi, contre laquelle certains Algériens ont dirigé leurs critiques de mauvaise gestion, n'a pas semblé ébranlée par ces critiques. "Très sincèrement, je trouve que ce serait triste que l’année fasse plaisir à tout le monde. Ce ne serait pas normal. Il est absolument impossible qu’on réponde aux désirs de tout le monde et qu’on retienne tous les projets", a-t-elle déclaré.
Le Ministre des Finances a dépêché une commission de contrôle pour enquêter sur les allégations de malversation financière, bien qu'aucune information officielle ne soit venue confirmer cette enquête.
Dans un entretien avec El Watan la semaine dernière, la Ministre de la Culture s'est défendu : "Je suis désolée pour ceux qui souhaiteraient voir Khalida Toumi en prison. Il faudrait qu’ils cherchent autre chose", a-t-elle affirmé. En référence à la commission de contrôle annoncée, elle a déclaré que l’Inspection Générale des Finances, un organisme dépendant du Ministère des Finances, dispose de tous les bilans.
Dans un registre plus populaire, certains affirment que l'événement a été caractérisé par le désintérêt généralisé des Algériens. Le festival du film arabe à Oran, les ateliers du cinéma à Bejaia, et le salon du livre d'Alger ont peut-être été les moments clés de l'année, mais des mois de forums culturels algériens et arabes n'ont pas réussi à attirer les foules. Des observateurs de la chose culturelle, des journalistes, des artistes ou de simples citoyens ont été nombreux à pointer du doigt l’énorme décalage entre les fonds considérables engagés pour financer les projets et le "désert culturel" qui sévit toujours en Algérie.
Plusieurs artistes algériens ont fait part de leur insatisfaction aux vu des événements de l'année.
La chanteuse Souad Massi a exprimé sa "tristesse" pour son pays. "Je ne sais pas si c’est lié à des problèmes d’organisation, mais à part l’ouverture de l’année culturelle à Alger, je m’attendais à de plus grosses manifestations."
Le chanteur de raï Cheb Khaled a été plus cinglant dans son analyse de cette manifestation. Tirant à boulets rouges sur le Ministre de la Culture, il a affirmé que les organisateurs avaient totalement ignoré le raï durant toute l'année. "Rien ne m’a plu malgré tous les slogans pompeux, car en-dehors de la cérémonie d’ouverture, qui en plus paraissait pâle malgré le grand plateau, je n’ai vu que des spectacles mornes."
"Notre patrimoine riche et varié n’a pas été exploité avec celui des autres pays arabes", a-t-il indiqué, avant d’ajouter "Je suis réellement désolé pour mon pays".