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Culture et espoir, les armes des jeunes pour faire barrage à l'extrémisme

14/12/2007

Mohamed Benhamou, directeur du Centre National d'Etudes Stratégiques de Rabat, s'est entretenu avec Magharebia du rôle de la jeunesse marocaine dans la formation de l'avenir et la lutte contre l'extrémisme.

Par Mawassi Lahcen pour Magharebia à Casablanca – 14/12/07

[Mawassi Lahcen] "Nous ne pourrons répondre aux attentes, aux besoins et aux aspirations de la jeunesse sans les jeunes eux-mêmes", affirme Mohamed Benhamou, directeur du Centre National d'Etudes Stratégiques de Rabat.

Le directeur du Centre National d'Etudes Stratégiques de Rabat, Mohamed Benhamou, a parlé à Magharebia du rôle de la jeunesse, de la culture et de la société dans la lutte contre l'attrait de l'extrémisme. M. Benhamou a affirmé que les jeunes d'aujourd'hui manquent de confiance en eux-mêmes et en leur société, et sont insuffisamment impliqués dans la vie publique. Il suggère des partenariats internationaux, le développement économique et un plus fort engagement de la jeunesse pour créer un environnement capable de stopper l'extrémisme et le terrorisme.

Magharebia: Lorsque nous parlons des réalités des jeunes dans notre pays, nous entendons non seulement leur côté négatif, leur manque d'engagement et leur désintérêt pour les affaires publiques, mais aussi le risque croissant du développement de liens avec le terrorisme et l'extrémisme. Quel est votre constat sur cette triste réalité ?

Mohamed Benhamou: Ces questions ne sont pas propres à la seule société marocaine. Toutes les sociétés contemporaines connaissent de tels phénomènes à des degrés divers, en fonction des particularismes de chacune.

Pour les jeunes de notre région, l'avenir n'est plus très clair, qu'il s'agisse de trouver un emploi, de fonder une famille ou d'assurer une vie décente. De ce fait, on constate une carence d'implication sociale et une absence d'engagement des jeunes dans les institutions, les partis politiques ou les organisations de la société civile.

Même le rôle de l'éducation dans la famille et à l'école, duquel nous dépendons pour jouer un rôle essentiel dans l'intégration sociale et pour instiller les valeurs de consensus et de coexistence, et par leur intermédiaire, les valeurs de citoyenneté et de démocratie, a été réduit en grande partie par les difficultés de la vie. Cela prive l'éducation de la place importante qui lui revient.

Ce manque d'implication retient les jeunes de participer à la vie publique et aux affaires de la société dans laquelle ils vivent.

Confiance et espoir sont essentiels pour les jeunes ; confiance en soi, confiance dans le pays où ils vivent, confiance et espoir dans le futur et dans la société. En l'absence de cette confiance et de cet espoir, les jeunesse se trouvent en position de faiblesse sur le plan psychologique, intellectuel, culturel, et dans de nombreux aspects matériels, économiques et sociaux.

Magharebia: Diriez-vous que le manque de confiance est la porte par laquelle passent l'extrémisme et le terrorisme ?

Benhamou: La question ne se limite pas au seul extrémisme religieux. Les jeunes d'aujourd'hui connaissent plusieurs chocs qui les obligent à passer par une phase d'introspection. Nous devons les sortir de ce tunnel et de l'état de désorientation dans lequel ils se trouvent. La chose que nous devons craindre le plus est une crise identitaire des jeunes. Ils peuvent faire de l'introspection de manière saine et positive, en se construisant eux-mêmes, mais une crise identitaire peut aussi être la porte ouverte à toutes formes d'extrémisme. Au fond, la question est la suivante : comment les jeunes peuvent-ils vivre dans la paix et la coexistence avec leur identité nationale et en même temps s'impliquer dans le monde moderne, avec ses valeurs globales ?

Magharebia: Comment protéger les jeunes et renforcer leurs défenses ?

Benhamou: Je crois que nous devons repenser les mécanismes de communication entre l'Etat et la société. Nous ne pouvons répondre aux attentes, aux besoins et aux aspirations de la jeunesse sans les jeunes eux-mêmes.

Nous devons voir avec les jeunes ce que nous pouvons faire ensemble. Ce dont nous avons aujourd'hui besoin, c'est de revivifier le rôle de l'éducation pour instiller les valeurs de consensus, de coexistence, de citoyenneté, de démocratie, de participation et de responsabilité. Nous pourrons ainsi faire de ces jeunes des citoyens positifs et efficaces qui contribueront à la construction de leurs pays.

Les jeunes vivent aujourd'hui dans un état d'anticipation. Cette anticipation ne peut en rien servir l'intérêt des jeunes ni les intérêts de leurs pays. Le futur ne se contente pas d'être à portée de main, il doit se construire. Nos jeunes ont aujourd'hui besoin d'un sentiment de paix avec eux-mêmes, de confiance en l'avenir et de savoir que cet avenir peut être construit seulement ici, et seulement avec eux.

Magharebia: Dans quelle mesure le Maroc a-t-il pu contenir et contrôler l'extrémisme religieux ?

Benhamou: Je crois que le Maroc est en train d'y parvenir. Nous sommes confrontés à un phénomène social dont la fin requiert une solution globale. Avant l'extrémisme religieux, notre région a connu l'extrémisme de l'idéologie de gauche, marxiste, léniniste ou autre. Cet extrémisme était un phénomène social qui s'exprimait politiquement. Aujourd'hui, nous sommes face à un phénomène social qui se manifeste par l'extrémisme religieux. Mais ce phénomène ne s'est pas encore transformé totalement en phénomène politique. Je pense qu'il disparaîtra petit à petit. Mais nous devons y travailler sans relâche, et nous avons certainement besoin de créer un environnement adapté pour y parvenir. Si un tel environnement n'est pas créé par la culture, les médias, une réponse politico-économique adaptée, et la réduction des fragilités sociales, nous ne réussirons pas à l'arrêter.

Magharebia: L'approche sécuritaire est-elle efficace pour combattre l'extrémisme ?

Benhamou: L'approche sécuritaire seule ne suffit pas. L'aspect sécurité permet de gérer les résultats et les conséquences du phénomène et a un effet préemptif sur certaines de ses causes. Mais je pense que la réponse doit aujourd'hui porter sur les causes plutôt que sur les résultats. Les causes sont certes multiples, mais la fragilité économique et sociale est l'une des plus importantes. Le phénomène terroriste est un phénomène externe, transnational, qui a besoin de réponses qui ne viennent pas seulement de nous. Les questions de sécurité et de stabilité ne se limitent pas au seul Maroc, elles concernent tous les pays de la région, et même les pays européens. Elles concernent également les Américains. Personne n'a intérêt à voir un pays voisin stable tomber dans l'instabilité et la fragilité. Nous vivons sur un continent qui a malheureusement été déchiré par la guerre civile, et où de nombreux pays se sont effondrés. Nous vivons dans une région qui a été envahie d'une part, par des groupes extrémistes et terroristes, et d'autre part, par le crime organisé dans les domaines du trafic de drogues, de l'immigration clandestine et de la contrebande d'armes légères. Nous sommes donc une étape d'interconnexion entre ces groupes criminels et ces organisations terroristes. Les solutions doivent tenir compte de tous ces aspects, et elles ne peuvent être mises en place autrement que par des partenariats internationaux dans le cadre du respect de la souveraineté des Etats, du respect de leurs choix, et de consultations entre tous les pays concernés. Je pense qu'un tel partenariat peut produire un plan de type Marshall pour le développement économique et social.

Le travail qui est fait aujourd'hui au Maroc portera ses fruits à long terme, mais la patience de la société a ses limites. Par conséquent, tout soutien dans ce domaine permettra d'accélérer les résultats et de réduire les risques de perdre patience.

Magharebia : Comment voyez-vous l'avenir du Maroc, avec ses nombreuses réformes en cours ?

Benhamou: Je pense que le futur se construit de manière positive et que la confiance commence à s'établir. Le Maroc se caractérise par le passage en douceur de la phase de transition démocratique à la phase de consolidation démocratique. Désormais, grâce aux élections régulières, à l'ouverture du régime politique au jeu démocratique et au développement des médias, nous pouvons dire qu'il existe un environnement généralement propice. Nous devons aider cet environnement par des conditions sociales et économiques fortes.

Nous savons que l'idéologie extrémiste gagne du terrain lorsque les parties visées, les jeunes, connaissent des conditions économiques, sociales et psychologiques précaires et instables. Quand ces jeunes sont en état de besoin, ils deviennent des proies faciles. Le Maroc fait beaucoup, mais nous ne pouvons attendre de l'Etat qu'il fasse tout.