09/11/2007
La guérison spirituelle, la roquia, fait des adeptes de plus en plus nombreux en Algérie, en dépit des récents décès liés à de telles pratiques.
Par Nazim Fethi pour Magharebia à Alger – 09/11/07
![]() [Getty Images] Les raquis se livrent à des rituels censés traiter un large éventail d'afflictions, de la guérison des maux de tête à l'exorcisme |
Le phénomène de l'exorcisme est une pratique très en vogue dans la société algérienne, et de nombreuses personnes cherchent l'aide de guérisseurs spirituels lorsque la médecine traditionnelle n'est pas disponible ou est inabordable.
Ces guérisseurs – connus sous le nom de raquis – pratiquent la roquia, un rituel utilisé aussi bien pour guérir des maux de tête que pour libérer des esprits maléfiques. Les traitements se basent sur la récitation de versets du Coran au-dessus d'un récipient rempli d'eau, qui est ensuite soit donnée à la personne affligée pour qu'elle la boive, soit appliquée directement sur la région touchée. La roquia est une pratique très respectée chez certains Algériens.
Dans le cas de personnes possédées par des djinns ou victimes d'un sort, certains raquis ont recours à la magie et à la sorcellerie. De telles pratiques font appel à l'hypnotisation du patient, l'invocation de Dieu et l'observation des mouvements de la main gauche, pour voir si le patient est hanté par un djinn. Si nécessaire, le guérisseur touche la main pour savoir exactement quelle partie du corps est hantée.
De telles méthodes ne font pas l'unanimité chez ceux qui pratiquent la roquia. Certains estiment que le fait de faire appel à des djinns ou à la magie est une mauvaise chose, en particulier quand les patients affirment qu'ils sont victimes d'un talisman, d'un sort ou du mauvais oeil.
En plus des nombreux imams convertis à cette pratique, un grand nombre de personnes se font passer pour des raquis dans une société où le respect envers l'autorité religieuse et les traditions est parfois sans limite. C'est ainsi que chaque jour, des milliers de personnes se retrouvent dans des forums sur l'Internet pour échanger des expériences ou proposer leurs services.
Dans l'Islam, la roquia telle qu'elle était pratiquée du temps du prophète Mahomet pouvait l'être par la personne affligée ou par les personnes autour d'elle, sans intermédiaire, simplement en suivant des procédures avérées par le temps et en récitant des versets particuliers du Coran au-dessus d'un bol d'eau.
Les autorités religieuses ne s'opposent pas à la roquia telle qu'elle est recommandée dans le Coran ; ce sont ses excès qu'elles désapprouvent. Pour Abdelkader Reguig, imam à la mosquée du Grand Emir Abdelkader à Constantine, à l'est d'Alger, la roquia ne doit pas être considérée comme une alternative aux traitements médicaux pour des maladies. L'imam se moque de la naïveté des gens qui mettent leur vie entre les mains de charlatans ayant recours à la sorcellerie.
L'année dernière, dans l'est d'Alger, un jeune garçon et sa soeur, âgés tous deux de 18 et 17 ans, sont décédés sous les yeux impuissants et fatalistes de leur mère et de leur grand-mère après avoir bu un jerrycan de 60 litres d'eau. "Ils étaient possédés; le traitement prescrit par le médecin n'avait rien fait, j'ai donc pensé bien faire en appelant un raqui. C'est ma foi en Dieu qui m'ordonnait de le faire", explique la mère.
Les autorités algériennes ont lancé des mises en garde. "Le dysfonctionnement n'est pas dans le principe-même de la roquia, mais dans l'avarice et l'avidité de ces soi-disant raquis. Le traitement utilisant les mots sacrés du Coran est destiné à apporter calme et sérénité aux âmes troublées, mais il ne saurait en aucun cas se substituer à un traitement médical", explique Madjid Tamine, porte-parole du Ministère des Affaires Religieuses.
"Notre ministère a émis une fatwa en avril 2006 interdisant la pratique de la roquia dans les mosquées et les bâtiments annexes, ainsi que dans les lieux publics", explique-t-il.
L'ignorance "encourage la diffusion de ce charlatanisme", affirme-t-il, ajoutant: "Notre travail consiste à sensibiliser et à informer les gens."
Pourquoi tant d'Algériens s'en remettent-ils aux mains des charlatans ? "L'offre et la demande", répond Mouna Boudjemâa, psychiatre à l'hôpital Mustapha Bacha d'Alger. "Chacun a besoin de croire en quelque chose pour vivre", explique-t-elle. "Les gens qui consultent un raqui croient en la guérison par le Coran ou par des forces mystiques. A la recherche de la guérison, les personnes affligées retombent dans un mode de pensée magique, infantile ou archaïque ; ces personnes recherchent la magie à travers les textes religieux."
"Certains raquis exploitent la détresse et la faiblesse de ces gens pour s'enrichir", conclue-t-elle. "Ils se portent bien mieux lors que le fait de s'en remettre à l'irrationnel pousse les familles à faire appel à eux."
Dans le cas de Mohamed, un jeune homme traité pour une dépression nerveuse dans une unité psychiatrique de l'hôpital Mustapha Bacha, deux années de traitement avaient donné des résultats insuffisants. Sa famille estima que, au vu du manque d'amélioration, ils devaient consulter un raqui, qui a rapidement établi un diagnostic : possession par un mauvais esprit. Le traitement recommandé pour déloger le "démon" consistait à frapper Mohamed, qui finit par succomber à ses blessures. Le raqui fut condamné à cinq ans de prison pour homicide involontaire.
Les mises en garde du gouvernement n'ont eu que peu d'impact sur les adeptes de cette nouvelle thérapie, dans la mesure où le nombre de clients semble augmenter sans cesse.
Dans certaines villes comme Oran, des enfants vendent dans les rues de l'eau comme auto-médication. Que ce soit pour des cas de possession, de célibat forcé, de mauvais oeil ou même de chômage, ces marchands ambulants affirment que chaque personne affligée peut trouver la guérison dans ces eaux magiques.