Magharebia
Édité sur Magharebia‎ (http://www.magharebia.com) ‎
http://www.magharebia.com/cocoon/awi/xhtml1/fr/features/awi/reportage/2007/03/23/reportage-01

Les enseignants tentent de s’adapter à la réalité du milieu rural

23/03/2007

Au Maroc, l'éducation en milieu rural n'est pas moins importante qu'en milieu urbain. Toutefois, pour les jeunes enseignants, ce type d'affectation pose bon nombre de difficultés. Près de la moitié des professeurs marocains travaillent dans ces zones, dans le cadre d'une campagne gouvernementale visant à assurer une éducation aux citoyens les plus défavorisés du pays.

Texte et photos par Sarah Touahri pour Magharebia à Rabat—23/03/07

Malgré tous les obstacles, les élèves en milieu rural ont la volonté d’étudier

L’éducation en milieu rural au Maroc n'a pas connu un rythme de développement comparable à celui du monde urbain. Les difficultés vont du manque d'écoles à l'absence de routes, en passant par un taux élevé de déperdition scolaire du fait des contraintes de l'agriculture. Plusieurs classes partagent souvent une même salle, et il y a un manque quasi total de classes de maternelles dans les zones rurales.

Ces dernières années, le souci du gouvernement a été de pouvoir généraliser l’enseignement au quatre coins du pays, même aux endroits les plus reculés. Nombreux sont les nouveaux enseignants à être envoyés en milieu rural pour débuter leur carrière. Selon le ministère de l'Education Nationale, ils sont 93 788 sur un total de 205 787.

Magharebia a visité une école rurale située à Ouled Amrane, à 100 km de la ville côtière d’El Jadida. Situé au milieu des champs, l’établissement est composé de trois classes entourées d’un mur de béton.

A 8 heures du matin, l’instituteur Karim Kataoui fait entrer une quarantaine d’élèves dans la classe. Agé de trente-deux ans, Karim est enseignant en milieu rural depuis déjà onze ans. A 21 ans, il enseignait, seul, dans une classe isolée au milieu d’une forêt d’arganiers, située dans une région montagneuse près d'Essaouira.

Kataoui s’estime heureux d’avoir réussi à être muté à ce village cinq ans plus tard, où, au moins, il trouve des voisins à qui parler. "J’ai toujours vécu en ville. L’enseignement est un choix. Je ne regrette pas ma décision même si certains enseignants se sentent piégés. Il faut que tous les Marocains où qu’ils soient accèdent à l’enseignement. Si les jeunes ne se portent pas volontaires, les ruraux seront marginalisés", affirme-t-il.

La plupart des élèves aident leurs parents à la maison et doivent faire leurs devoirs en classe

Au sein de la classe, les élèves paraissent disciplinés. Ils ouvrent soigneusement leurs cartables et sortent leurs manuels. Vêtus d’habits désuets et chaussés de sandales en plastique, la plupart d’entre eux nourrissent mille et une ambitions. A peine âgée de dix ans, Kenza dit qu’elle aspire à devenir médecin pour aider les habitants de son douar (village) qui doivent parcourir des dizaines de kilomètres avant d’arriver à un dispensaire. "Je sais que je peux y arriver grâce à ma volonté. Le professeur me l’a dit", s’exclame-t-elle, les yeux pétillant de défis.

Le petit Ali n’est pas moins ambitieux. Il n’a pas encore choisi un métier. Mais il a la volonté de servir le douar en continuant ses études.

Fier de ses élèves, Kataoui indique qu’un seul feu anime les enfants: pouvoir poursuivre leurs études malgré les obstacles. La plupart d’entre eux aident leurs parents à la maison. Les filles se chargent de récolter le bois et de ramener l’eau. Quant aux garçons, ils prennent soin du bétail et aident les hommes dans les champs. Quelques-uns s’absentent le jour du "marché hebdomadaire" pour assurer la vente des légumes et des fruits. La majorité des enfants parcourt de longs kilomètres à pieds pour arriver à l’école.

Le jeune enseignant connaît chacun d’entre eux. Pour leur faciliter la tâche, tous les devoirs se font en classe. "Ces petits n’ont aucun moment de répit. Au fil des années, j’ai compris qui leur est impossible d’étudier en maison. Ils n’auraient jamais le temps de réviser chez eux", indique-t-il.

Kataoui reconnaît que la tâche des enseignants en milieu rural n’est nullement facile. Quand il était à Essaouira, ses élèves ne connaissaient aucun mot d’arabe. L’amazighe était leur unique langue. Il était très difficile de communiquer avec eux. Tout jeune diplômé de l’école normale, il était face à un véritable défi et devait user de tous les moyens pour que les élèves apprennent à lire et à écrire. "Je dessinais des croquis, je faisais beaucoup de gestes, des mimiques… J’ai réussi le pari même si je ne m’étais jamais attendu à une situation pareille", avoue le jeune professeur à Magharebia. Pendant de longues années, il a habité dans la classe où il enseignait car il n’avait aucune autre solution. Tous les douars se trouvaient loin de la classe et personne n’avait ne serait-ce qu’une chambre à louer.

Comme Kataoui, Ahlam Kitssi est enseignante en milieu rural. Elle explique que les enseignants sont obligés d’adapter les programmes à la réalité des campagnes. Elle pense que le ministère de l’Education Nationale devrait réfléchir à des programmes spéciaux pour le milieu rural. "A titre d’exemple, en cours de lecture, on parle de villes, de plages, de zoos…alors que nombre d’élèves ne se sentent pas concernés. Ils auraient aimé qu’on leur parle de champs, de récoltes… Le professeur essaie de trouver une manière simple pour leur expliquer le cours."

Les élèves doivent parcourir de longues distances pour se rendre à l'école

Kitssi, qui habite à quelques kilomètres de l’école, espère un jour être mutée en ville pour continuer sa mission autrement. "Certes, il faut généraliser l’enseignement. Mais, il faut aussi développer l’infrastructure dans les campagnes." La jeune citadine n’arrive pas à s’adapter à la réalité de son métier, même si elle travaille depuis neuf ans déjà. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle ne s’attèle pas à la tâche. Ses élèves sont parmi les plus brillants de la région.

Sarhane Jamal, un autre jeune enseignant, pointe le problème des classes mixtes où l'on enseigne plusieurs niveaux en même temps. Malheureusement, "cela demande une grande disponibilité des enseignants. Ce problème est dû au manque d’infrastructures et des ressources humaines", affirme-t-il.

De plus en plus de jeunes se retrouvent en milieu rural car le ministère de l’Education Nationale y construit plus d’établissements scolaires que par le passé. Cette année, l’Etat a créé 439 collèges et 120 lycées en milieu rural. Au niveau de l’enseignement primaire, les campagnes marocaines comptent près de 200 000 élèves sur un total de 3,9 millions. Quant aux collégiens, ils sont 300 000 à étudier en milieu rural. Le nombre des lycéens y est de 53 000 sur un total de plus de 656 000 élèves.

Kataoui Kataoui et bon nombre d’autres enseignants comme lui espèrent le développement des infrastructures dans les campagnes afin de mener un quotidien moins difficile. Pour commencer, la construction de logements pour les enseignants ainsi que des internats pour les élèves pourraient faciliter la vie aux éducateurs, estime Ahlam. Pour sa part, Sarhane propose d’embaucher des enseignants issus de la même région que les élèves pour simplifier la communication.

Jamal Khellaf, directeur de l’Evaluation, de l’Organisation de la Vie Scolaire et des Formations Interacadémiques, signale que le ministère est déterminé à développer la qualité de l’enseignement en milieu rural en lançant bon nombre de programmes, notamment des projets relatifs à l’assainissement et à l’eau potable de 12.000 écoles rurales. Pour faciliter le déplacement des enfants, le ministère est en train de mettre en place des réseaux d'autocars de transport dans les zones éloignées. Mais, il faut beaucoup de moyens pour généraliser cette initiative à toutes les campagnes.