Magharebia
Édité sur Magharebia‎ (http://www.magharebia.com) ‎
http://www.magharebia.com/cocoon/awi/xhtml1/fr/features/awi/reportage/2007/02/23/reportage-01

Désespoir et voyance au Maroc

23/02/2007

Au Maroc, de nombreuses personnes mettent leurs doutes de côté et partent en quête de diseuses de bonne aventure pour chercher aide et encouragement en des temps difficiles.

Texte et photos par Sarah Touahri pour Magharebia à Rabat – 23/02/07

La voyante Touda raconte à ses visiteurs que chasser les mauvais esprits les aidera à trouver le bonheur

Dans le quartier populaire de Hay Nahda de Rabat, la capitale marocaine, une femme appelée Touda se flatte de fournir des conseils aux personnes dans le besoin. Bien qu'elle ne soit pas diplômée en médecine, elle reçoit chaque jour près de dix personnes, et ce, depuis plusieurs années. Touda est une voyante, et raconte à tous les nouveaux venus qu'elle a "hérité ce don" de sa tante, il y a une vingtaine d'années. Portant sa robe verte habituelle et un foulard rouge, elle débute chaque nouvelle consultation par la même phrase: "Je vais essayer de chasser les mauvais esprits qui vous tourmentent, pour que vous puissiez retrouver le bonheur." Un nuage d'encens plane lourdement dans l'air, répandant ses senteurs pénétrantes. L'éclairage est tamisé.

Comme beaucoup de ses consoeurs, Touda a connu quelques réussites. Le jour où Magharebia lui a rendu visite dans son "cabinet", huit femmes attendaient patiemment leur tour dans la salle d'attente. On aurait pu facilement penser qu'elles attendaient pour consulter un docteur de grand renom. Certaines semblaient mal à l'aise et inquiètes, d'autres parlaient entre elles très calmement.

"Le sort joue parfois de vilains tours. Je suis au bord du gouffre, et personne ne semble s'en rendre compte", déclare une femme à l'air désorienté, qui refuse de nous dire son nom. "Tout ce que j'entends, ce sont des mots qui blessent et laissent des plaies béantes." A 42 ans, elle n'est pas encore mariée. Les regards plein de pitié de ses amis et voisins la font chaque jour souffrir un peu plus, déclare-t-elle. Le succès dans sa carrière de cadre dans la banque n'a pas réussi à lui apporter la sérénité qu'elle recherche si ardemment. "Actuellement, c'est le désespoir qui me guide. Ce qu'il y a de plus ridicule, c'est que je sais pertinemment qu'une voyante ne pourra rien pour moi. Mais quand même, elle tente de me redonner un nouvel espoir. J'ai besoin, au moins, que quelqu'un m'écoute."

A côté d'elle, El Hajja Zahra est venue voir Touda pour son fils. "Mon fils a 30 ans et n'a encore jamais travaillé, bien qu'il ait un diplôme en littérature française. Je suis très inquiète. Peut-être que Touda me rassurera et me donnera quelque chose pour conjurer le mauvais sort", dit-elle, les yeux remplis de larmes.

Le désespoir face à une situation inextricable et le besoin vital de retrouver une lueur d'espoir conduisent les gens à croire à l'impossible et aux forces mystérieuses, selon le psychologue Jamal Eddine Saoudi. Il explique que les voyantes exploitent cet état, pour dramatiser la réalité et donner une importance excessive à des choses somme toute anodines. "Il existe aussi un désir pressant de reprendre le contrôle de sa propre vie. De ce fait, les consultations de voyantes semblent attirantes … aux yeux du grand public."

Le sociologue Hatim Maaroufi montre que l'agitation sociale est au coeur de ce phénomène en pleine expansion. "Il va sans dire que le chômage, la crise, la solitude émotionnelle ... constituent un terreau de premier plan pour le malaise social, qui incite … des personnes désespérées à chercher aide et réconfort auprès des voyantes, qui profitent au maximum de cette opportunité pour tromper les gens."

"Ce n'est pas comme si les quelques malheureux dirhams qu'elles me payent allaient les ruiner", déclare Souad, une voyante débutante.

Il explique que la voyance a toujours joué un rôle important dans la société, parce qu'elle aide à maintenir "espoir et stabilité". Et d'ajouter que lorsqu'il s'agit de gagner de l'argent facile, rien n'est plus simple que de s'improviser voyant. Tout ce qu'il faut, c'est apprendre l'art de la parole.

Touda la voyante a appris tous les trucs. Parfois, elle ne cache pas qu'elle tente de jouer la psychologue, et aide ses clients à faire des choix stratégiques ou à leur dire ce qu'ils ont envie d'entendre. "Au début, je trouvais ça très difficile parce que je n'avais aucune expérience. Mais après vingt ans de métier, je sais comment répondre à chaque cas", explique-t-elle.

Comme elle, Souad, une jeune femme d'à peine 18 ans, tente de suivre le même chemin, bien que son objectif et ses méthodes soient différents. Alors qu'elle était encore à l'école, elle a réfléchi à la manière de "gagner correctement sa vie", comme elle le dit. La plupart des filles de son école pensent qu'elle est une voyante confirmée. Sa technique est simple. Elle déduit certains détails de ce que lui disent ses clients, puis les orientent sans qu'ils ne s'en rendent compte. En d'autres termes, elle dit aux gens ce qu'ils veulent entendre. "Je leur prédis des choses qui ont de grandes chances de se produire, et je pousse les filles à agir de telle manière que la prédiction devienne réalité", déclare-t-elle.

Toutefois, Souad a d'autres ambitions. Elle veut créer son propre site web, et réfléchit déjà à son slogan: "Je serai là pour vous aider à avancer vers votre destin, pour que vous puissiez connaître votre avenir en toute confiance". Elle affirme que la seule chose à savoir, c'est comment manipuler les rêves des gens. Elle envisage donc d'étudier la psychologie à l'université: "Vous devez planifier votre avenir longtemps à l'avance, et même avec un diplôme, je ne peux rêver de trouver facilement du travail."

Il est facile aux voyants de pratiquer leur commerce, dans la mesure où il n'existe aucune législation réglementant cette activité. Ahmed Sami, professeur d'études islamiques, indique que l'Islam demande aux Musulmans de ne pas croire aux voyants, même s'ils semblent parfois avoir vu juste.

Mais certaines filles sont prêtes à croire n'importe quoi, affirme Souad. "Ce n'est pas comme si les quelques malheureux dirhams qu'elles me payent allaient les ruiner", ajoute-t-elle.