22/12/2006
L'Algérie traverse une "grave crise culturelle et religieuse", a déclaré le Ministre des Affaires Religieuses. Des Corans falsifiés rédigés par des extrémistes ont été trouvés sur les marchés, et certaines mosquées ont recours à des pratiques douteuses.
Par Nazim Fethi pour Magharebia à Alger -- 22/12/06
![]() [Getty Images] Des fondamentalistes du FIS prient à la mosquée de Bab El Oued à Alger. |
L'Algérie tente de lutter contre certaines pratiques religieuses jugées subversives ou peu compatibles avec le courant dominant de l'Islam et la législation du pays. Les falsifications du Coran, les mariages illégaux et la propagation de l'exorcisme ont conduit le ministère des Affaires Religieuses à tenter de reprendre en main les mosquées et à former de nouveaux imams.
Le 16 décembre, le ministère a déclaré qu'il mettait en place des commissions de lecture à travers tout le territoire, afin de vérifier que les livres en circulation soient conformes aux copies agréées par le ministère. Cette décision a été prise en raison de l’arrivée sur le marché algérien d’exemplaires du Coran comportant des "altérations graves et malveillantes des versets", a affirmé le responsable de la communication du ministère, Abdelmadjid Tamine.
Le ministère accuse le mouvement fondamentaliste salafiste d'être responsable de ces altérations. Ces modifications comporteraient des ajouts et des suppressions tellement subtiles que le lecteur ordinaire ne peut s’en apercevoir.
Ce courant, qui prend ses origines en Arabie Saoudite, a été introduit en Algérie durant les années 1980 par des jeunes Algériens qui ont fait leurs études en Arabie Saoudite. Leur leader spirituel, Abdelmalek Ramdani, avait crée à l’époque " la Cellule de la Colonne", du nom d'un quartier de Hydra, sur les hauteurs d’Alger. Il est actuellement imam dans une mosquée en Arabie Saoudite, après avoir reçu des menaces de mort en Algérie, à cause de ses positions.
Le courant salafiste se divise en trois tendances: le salafisme scientifique, défendu par Ramdani, qui exclut toute activité politique, l’assimilant à de l’hérésie et estimant que le peuple doit se soumettre aux détenteurs du savoir; le salafisme actif, défendu par les cadres fondateurs de l’ex Front Islamique du Salut (FIS) tels que Ali Benhadj, Abdelkader Moghni, l’imam de Bab-El-Oued à Alger, ou encore Kamal Guemmazi, l’un des membres les plus actifs de l’ex-FIS; et le salafisme "djihadiste" (combattant) qui prône l’action armée pour parvenir au pouvoir, soutenu par le Groupe Salafiste pour le Prêche et le Combat (GSPC).
Les autorités religieuses algériennes sont de plus en plus confrontées au défi posé par le mouvement salafiste, ce qui a poussé le Ministre des Affaires Religieuses, Bouabdallah Ghlamallah, à déclarer que le pays traverse une "grave crise culturelle et religieuse".
M. Ghlamallah a déclaré que tout ouvrage "de nature subversive, mettant en avant des idées incompatibles avec nos principes et nos valeurs", importées de l'étranger, sera contrôlé et, si nécessaire, interdit.
Désormais, tout exemplaire du Coran en circulation devra être estampillé par l’autorité religieuse compétente, après avoir été avalisé par la commission de lecture locale.
Le courant salafiste tente à travers les mosquées de remettre en cause la pratique de l’Islam à l’algérienne.
Durant le mois du Ramadan, une polémique a éclaté au sujet des mosquées qui ne respectaient pas les horaires de rupture du jeûne établis par le ministère des Affaires Religieuses. "Certains muezzins annoncent la rupture du jeûne dix minutes avant l’horaire légal", avait indiqué M. Ghlamallah, dont le ministère gère les mosquées et est en charge de toutes leurs dépenses, y compris les salaires des imams.
Parmi les nouvelles tendances observées dans certaines mosquées, l’usage excessif des haut-parleurs des mosquées à plein volume diffusant des prières "taraouih" pendant le mois de Ramadan, une pratique essentiellement wahhabite.
Le déploiement des éléments du courant salafiste dans les mosquées algériennes inquiète le gouvernement qui, par le biais du ministère des Affaires Religieuses, a donné des instructions pour que les mosquées soient prémunies contre toute tentative de récupération par ce courant.
Selon le quotidien El Khabar, la police enquête à travers tout le pays sur le développement de ce courant et son implantation dans les mosquées. L’instruction du ministère des affaires religieuses stipule qu'il est strictement interdit aux mosquées de dispenser un enseignement non autorisé.
Outre la lutte contre l'Islam extrémiste, les autorités tentent de mettre un terme à la pratique des mariages religieux illégaux.
Le ministère des Affaires Religieuses avait publié une instruction interdisant aux imams des mosquées de procéder aux cérémonies de la "fatiha" avant la conclusion du contrat civil de mariage. Cette instruction vise à mettre un terme aux problèmes nés de la conclusion de mariages basés exclusivement sur la lecture de la " fatiha ", sans passer par le contrat civil, ce qui les rendait caducs au regard de la loi algérienne.
Nadia Ait-Zai, avocate, et militante des droits des femmes, salue cette décision. "On redonne force au mariage civil, qui implique le consentement mutuel des deux époux, comme le stipule le Code de la Famille, revu en 2005. Cette mesure évitera les mariages coutumiers, non enregistrés à l’état civil, et qui laissaient la femme et les enfants en situation d’abandon, sans aucune voie de recours légal."
De nombreuses femmes ont été victimes de ces mariages qui ne leur assuraient aucune protection légale.
Le Ministre des Affaires Religieuses avait en outre interdit, à travers une fatwa les pratiques de la roquia (exorcisme) et de la hijamah (saignée ou cautérisation) dans les mosquées. Les Algériens ont pris l’habitude ces dernières années de recourir à ce nouveaux "remèdes" palliatifs à la médecine moderne et constituant des réponses à leurs préoccupations.
La roquia a pris une telle ampleur que beaucoup de familles y ont recours pour une raison ou une autre. Sorte de psychothérapie pratiquée par n’importe qui, pour peu qu’il sache réciter les versets du Coran, c'est une forme d’exorcisme qui tourne parfois à la flagellation pour, dit-on, chasser les diables et les esprits malfaisants.
La hidjama est pratiquée par des personnes qui ne disposent d’aucune formation médicale, ce qui aggrave le risque d’infections du fait que le " patient" doit saigner pour, dit-on, faire sortir le mauvais sang de son corps. C’est une pratique du Moyen-Âge importée de Chine et qui vise à renouveler le sang dans l’organisme, pour éviter des maladies.
Le ministère des Affaires Religieuses organise des cours de formation pour les imams destinés à mettre un terme à ces pratiques, et à limiter la propagation de l'Islam extrémiste. Selon le ministère, les nouveaux imams seront recrutés sur concours, "pour ne sélectionner que les plus compétents". Il s'est engagé à ce que "des commissions et des spécialistes supervisent cette opération de manière objective".