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De Tunis à la frontière algérienne, le train quitte la vie citadine et retrouve la rudesse des traditions

08/12/2006

Le train Tunis-Ghardimaou part de la capitale cosmopolite pour rejoindre une paisible bourgade à la frontière algérienne. En chemin, les passagers parlent avec fierté des traditions locales et racontent l'histoire d'un conducteur et d'un faux policier, devenus deux légendes de ce parcours.

Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis – 08/12/06

[File] Aux premières heures de la journée, les passagers se rassemblent à la gare de Tunis.

Sous les rayons matinaux du soleil d'automne, des groupes de voyageurs, des mendiants et des porteurs commencent à envahir la gare, petit à petit. Des vendeurs vendent des pâtisseries, du thé chaud et du café.

Mon train part pour Ghardimaou, petite bourgade du gouvernorat de Jendouba, proche de la frontière avec l'Algérie. A cinq heures du matin, la gare de la capitale tunisienne résonne déjà des bruits des passagers venant et allant vers les faubourgs et les provinces.

L'heure de départ est annoncée pour le train argenté de 6 heures, qui se distingue des trains de banlieue bleus, blancs et rouges. Nous nous glissons à l'intérieur et nous asseyons en face de la porte, pour mieux observer les gens. Aujourd'hui, jour de semaine, les passagers trouvent facilement des places vides.

Les jours les plus chargés sont les jours fériés, et les jours de rentrée scolaire et de début des vacances. Il est alors indispensable de réserver sa place. Aujourd'hui, c'est différent. Nous pouvons siroter notre thé et notre café tout en grignotant quelques sandwiches du wagon-restaurant.

Un passager d'un certain âge, Taher Bousalimi, qui revient de Jendouba, tient un morceau de fer comme s'il s'agissait de cristal. Il nous déclare avoir dû se rendre à la capitale pour y trouver cette pièce mécanique sans laquelle son tracteur, endommagé lors des premiers labours, ne peut fonctionner. "Elle a plus de valeur pour moi que de l'or", explique-t-il, ajoutant qu'il ne va à la capitale que quand il y est obligé. Pour lui, le voyage est long et cher.

Nombre de Tunisiens préfèrent les voyages en train pour le confort et la sécurité.

Zeina Iyasi, la soixantaine, affirme être venue à Tunis pour une séance de rayons X. "Je n'ai pas voulu rentrer en voiture avec mon cousin. Je ne fais confiance qu'au train, c'est le plus sûr [moyen de transport]", déclare-t-elle.

Mouktar dit préférer le train pour les grands voyages "du fait de la tranquilité qu'il y a à regarder la nature par la fenêtre — tout aussi fascinante en été qu'en hiver". Et d'ajouter: "J'ai horreur des taxis, les chauffeurs sont dingues."

Outre la beauté des paysages, les trains attirent pour les services qu'ils proposent, parmi lesquels des compartiments fermés et l'accès à l'internet, bien que ce dernier reste encore à installer sur la ligne Tunis –Ghardimaou. Les voitures de première classe sont également confortables.

[Getty Images] De nombreux Tunisiens préfèrent la sécurité et le confort des trains.

Nous arrivons à Beja, et un grand nombre de voyageurs descendent, immédiatement remplacés par d'autres. La plupart des nouveaux arrivants sont des commerçants qui partent rencontrer leurs clients algériens, et qui utilisent le Ghardimaou comme bureau commercial.

Les Algériens, quant à eux, viennent vendre des pneus bon marché et de l'aluminium, relativement cher en Tunisie. Pendant les vacances de l'Adha, les habitants de Ghardimaou vivant en Europe rentrent chez eux et vendent des produits européens, dont des voitures.

Les habitants de Ghardimaou tiennent à leurs traditions, la récolte de fleurs sauvages, le stockage de leurs aliments dans des jares en argile et le moulage du grain à l'aide de meules à main. Pour leur alimentation, ils vivent de céréales, d'olives, de pain, des vaches, des moutons et des chêvres. La ville est connue pour plusieurs produits: barkoukesh, muhummusa, asida, zarika et souika.

Mais si les traditions villageoises sont intéressantes, certaines personnes à bord de ce train sont devenues des figures quasi-légendaires.

Par exemple, le conducteur "Hamouda Ghardimaou", qui a ajouté le nom de la région à son nom du fait de sa parfaite connaissance de sa machine.

"Il pouvait réparer n'importe quel problème à bord du train qu'il conduisait, en pleine nuit noire, et au simple toucher. Tous ceux qui travaillaient sous ses ordres l'aimaient, tout comme les habitants de Ghardimaou. Il leur apportait ce dont ils avaient besoin de la capitale", raconte son fils Abdel Razak Sadiri, analyste aux laboratoires de la société nationale ferroviaire.

Bien que Hamouda soit mort d'un infarctus il y a quinze ans, il reste un citoyen modèle pour les habitants de la ville. Abdel Salam Hafsouni, un habitué de la ligne, raconte: "Il laissait entrer les enfants dans la cabine de conduite pour leur parler de son métier. Son sourire n'a jamais quitté ses lèvres. Il faisait partie de nos vies, tout comme la locomotive faisait partie de la sienne."

Autre personnalité inoubliable: le faux policier qui a pris le train gratuitement pendant dix ans.

Au début de l'année, les journaux annoncèrent l'arrestation d'un vieil homme qui, déguisé en policier, voyageait sans billet à bord du train depuis dix ans – une faveur accordée aux membres des forces de sécurité en Tunisie. Le faux policier utilisait une fausse carte d'identité pour contrôler les billets. Il a été accusé de contrefaçon de documents, d'usurpation d'identité de policier et d'abus de gratuité sur le train pendant dix ans.

Les billets du voyage coûtent huit dinars en seconde classe et onze dinars en première. La compagnie ferroviaire tunisienne propose des tarifs réduits aux étudiants et aux militaires. Les journalistes disposant d'une carte de presse peuvent voyager gratuitement, ou s'acquitter d'un petit supplément s'ils souhaitent voyager en première classe.

[Getty Images] Le chemin de fer relie la bruyante capitale tunisienne à la paisible bourgade frontalière de Ghardimaou.

Soudain, tout s'agite. Nous sommes arrivés au bout de la ligne. Après trois heures de voyage, les passagers rassemblent leurs affaires, et se bousculent vers les portes de sortie. Ils ont hâte de prendre les taxis qui les emmèneront dans leurs villages éloignés de la gare.

Une femme âgée nous déclare avec désespoir: "Je préfèrerais sauter par la fenêtre que d'emprunter cette sortie bondée. Ils ne respectent pas les personnes âgées comme moi, ils ne font même pas attention à nous." Je lui offre d'être son garde du corps pendant qu'elle descend.

Contrairement à la gare de Tunis, qui dispose de toutes les installations modernes (guichets bancaires automatiques et restaurants), celle de Ghardimaou a conservé son ancien aspect colonial, et ressemble aux gares françaises avec ses tuiles rouges et ses vastes salles d'attente.

Les passagers sortent dans l'air frais de la campagne. Dans cette paisible bourgade frontalière, le temps semble s'être arrêté. Le rythme de vie est plus lent qu'à Tunis, mais délicieusement simple.

Ce reportage est le deuxième d'une série de trois sur les voyages en train dans les pays du Maghreb. La semaine dernière, nous avions emprunté les chemins de fer algériens. La semaine prochaine, nous monterons à bord d'un train qui nous fera parcourir le Maroc.