01/12/2006
Le train reste le moyen de transport le plus utilisé par les voyageurs qui se déplacent sur l’axe Alger-Oran. Malgré ses infrastructures d'un autre âge, beaucoup choisissent le train pour le prix et le confort. Le voyage les emmène à travers les plaines de l'Algérie, les gorges et les plantations d'oliviers, transportant un grand nombre de passagers -- dont chacun a sa propre histoire.
Par Nazim Fethi pour Magharebia à Alger -- 01/12/06
![]() [File] Les passagers se pressent pour monter dans le train vers Oran à la gare d'Agha. |
Le train reste le moyen de transport le plus utilisé pour les voyageurs qui se rendent d'Alger à Oran. Sur une distance de 450 kilomètres, le chemin de fer est pavé d’histoires de petites gens, pour qui le train constitue une part de vie. Les voyageurs s’accommodent de ce train-train et essayent, chacun à sa manière, de rendre le voyage moins éprouvant.
A midi, la gare d’Agha, à Alger, connaît une activité dense. Houria Saidoun, originaire d’Oran, presse le pas et cherche la voie où est garé le train rapide ralliant Oran -- la deuxième plus grande ville d'Algérie. "J’habite chez mon fils à Alger. Mais je retourne à Oran."
Le rapide, le dernier de la journée, est plein à craquer. "Je serai à Oran dans quatre heures et demi. Le train ne fait qu'un arrêt, à Chlef (à 230 km à l'ouest d'Alger). Celui de 12h30 s'arrête dans quinze gares, avec tous les retards que cela suppose et le monde qui doit monter et descendre", déclare Farid Chelik, un homme d'affaires qui travaille à Oran.
Chelik préfère le train, même si l'avion ne met que 50 minutes. "L’avion est intéressant dans les cas d’urgence, mais encore faut-il trouver de la place. Il n’y a que quatre vols par jour entre Alger et Oran, et il faut réserver sa place au moins dix jours à l’avance, pointer à l’aéroport au moins une heure avant l’heure du décollage et prévoir un taxi à l’arrivée."
Samir Chelfi, étudiant en sciences politiques, abonde dans le même sens. "Le billet d’avion aller-retour coûte 7 400 dinars, alors que le billet de train ne coûte que 710 dinars. Pour quelqu’un, comme moi, qui fait la navette Alger-Oran plusieurs fois dans l’année, le train reste la formule la plus économique."
"On met plus de six heures par la route, avec les embouteillages, les risques d’accidents et le manque de confort, pour un prix plus élevé", renchérit Chelfi, en comparant le train et la route.
L'hôtesse annonce le départ du train, nous montons à bord. Plusieurs wagons sont pleins à craquer. "C’est toujours ainsi", note le chauffeur du train Karim Feddal. "La SNTF (Société Nationale de Transport Ferroviaire) ne peut pas refuser à quelqu’un d’emprunter le train, sous prétexte qu’il est complet. Il est vrai que pour les couchettes et les compartiments « confort », les places sont réservées, mais pour le reste, on essaye de prendre tout le monde."
![]() [File] La train Oran-Alger ne fait qu'un arrêt |
Le train quitte la gare d’Agha, lentement, et la climatisation se met en marche. Et déjà les premières protestations. "Eteignez vos cigarettes, vous ne voyez pas que vous indisposez les personnes malades ?" crie une vieille femme. Le contrôleur montre le panneau "Interdit de fumer", mais dès qu’il disparaît, d’autres allument leurs cigarettes.
On quitte Alger en quelques minutes et on longe la plaine verdoyante de la Mitidja, 5 km à l'ouest de la capitale. Les débats sont animés entre les passagers, rares sont ceux qui regardent par la fenêtre.
Lorsque le train s’engouffre dans les gorges de la Chiffa, qu’il entame le passage vers Oued Djer, un silence pesant s’installe parmi les passagers. "C’est une région qui rappelle les années sombres du terrorisme", explique Malek Ramdani, un contrôleur qui approche de la retraite. "Ici, nous avons perdu plusieurs trains de marchandises déraillés par l’explosion de bombes à leur passage." Il nous montre quelques carcasses qui se trouvent encore au passage du train.
Les passagers reprennent leurs esprits à l’entrée de la ville de Khemis Miliana. C’est le retour à la plaine qui se prolongera jusqu’à Chlef en passant par Ain –Defla. Dans la voiture-bar, le café coule à profusion. Nous y croisons un groupe de jeunes originaires d’Alger.
"Comme vous voyez, nous passons notre vie en train", remarque Amine Hardi, la vingtaine à peine. "Nous allons à Zouia (près de la frontière algéro-marocaine) pour acheter des vêtements."
Ce groupe de jeunes achète les vêtements dans les marchés de gros, et les revend sur les trottoirs d’Alger. En arrivant à Oran, ils doivent prendre un taxi pour Zouia -- 160 km plus à l'ouest. "Mais avant, on va bien s’amuser dans les boites de nuit d’Oran", affirme Hardi.
Karim Benseghir, le plus âgé du groupe, regrette la suppression du train de nuit. "Ca nous aurait évité de passer la nuit dans un hôtel ou dans des boites de nuit."
En 1995, la SNTF a supprimé le train de nuit, qui partait d’Alger à 20 heures et arrivait à 6 heures du matin à Oran. La compagnie invoque des raisons de sécurité. "Mais pourquoi alors le train de nuit qui relie Alger à Annaba (500 kilomètres à l’est d’Alger) a été rétabli ?" se demande Karim.
Le train arrive à Chlef, sa seule halte. De jeunes revendeurs comme Karim et ses amis en descendent, qui vont s’approvisionner au marché de gros d’El Attaf. Des revendeurs de sandwich et autres café et cigarettes, montent et font le tour des wagons. Ils disparaissent dès qu’une patrouille de police monte à bord.
![]() [File] Des agentes de sécurité patrouillent à bord des trains en Algérie. |
Il y a des agents de sécurité à bord de tous les trains. "La montée de la délinquance juvénile n’a pas épargné les trains", affirme Hamid Besbas, agent de sécurité au bord du rapide Alger-Oran. "Les jets de pierres contre les trains causent énormément de dégâts. L’an dernier, nous avons perdu un conducteur de train à la sortie d’Alger."
Selon le directeur des infrastructures à la SNTF, Ali Leulmi, la fréquentation des trains a diminué ces dernières années, en raison de la vétusté du parc roulant et la détérioration du matériel. Elle est passée de 60 millions de passagers en 1990 à 30 millions de passagers en 2005. L’entreprise a lancé un vaste chantier de modernisation -- y compris l'électrification d'une partie de la voie et la mise en service d'une ligne à grande vitesse en partenariat avec des entreprises françaises -- et espère transporter 80 millions de passagers d'ici 2010.
Nous quittons Chelf après une demi heure de halte. Du train, on aperçoit les files de voitures aux carrefours de la ville. "Heureusement que j’ai pris le train, sinon, j’aurais souffert durant le trajet", déclare Samila Karmiche. Elle est atteinte d'un cancer, et fait le trajet deux fois par mois pour ses séances de chimiothérapie à Alger.
Nous longeons la plaine de Sig et ses oliviers légendaires, après avoir traversé la ville de Relizane à grande vitesse. Des jeunes sont assis sur les marches des portières ouvertes du train. "Ici, c’est climatisé de nature", lance Riad Khadim, un jeune appelé du service militaire. "Je préfère ce risque que d’étouffer à l’intérieur. Si ce n’est pas la climatisation qui tombe en panne, c’est la surcharge des wagons qui rend l’air irrespirable. Ici, au moins, je ne dérange personne et personne ne me dérange."
Le train ralentit à l’entrée de Senia, la banlieue est d’Oran, où se trouvent l'aéroport, des zones industrielles et un campus universitaire. Les passagers rassemblent leurs affaires. Il est 17 heures, le train vient enfin de s’immobiliser dans la gare d’Oran "El Mennaouer", qui se trouve dans le quartier du "plateau". Le voyage, qui avant durait huit heures, se fait maintenant en moins de cinq. Le rapide Alger-Oran a tenu ses promesses.
Ce reportage est le premier d'une série de trois sur les déplacements en train au Maghreb. La semaine prochaine, notre excursion nous emmènera en Tunisie.