24/11/2006
Le problème de la violence domestique est une préoccupation croissante au Maroc. Des centres de conseil ont été créés pour permettre aux femmes de rompre leur isolement et de bénéficier d'une aide. Ces centres sont critiqués par ceux qui pensent que les hommes ont le droit d'abuser de leurs femmes, ou qui estiment qu'ils incitent les femmes à se rebeller contre leur mari et à rompre l'unité de la famille.
Par Imane Balhaj pour Magharebia à Casablanca – 23/11/06
![]() [Getty Images] Une victime de la violence domestique tient une pancarte sur laquelle on peut lire "Non à la violence envers les femmes". |
Des centres de conseil existent désormais dans tout le Maroc, pour aider les femmes concernées par le problème général de la violence domestique. Ces centres ont été mis en place pour fournir un soutien juridique, psychologique et social.
Fatima, une femme de 32 ans, a raconté trois ans de souffrances alors qu'elle attendait son tour lors de sa première visite à un centre de conseil de Casablanca.
Alors qu'elle s'était mariée par amour et rêvait d'un foyer paisible et d'une vie agréable, elle déclare: "Mon mari me bat."
Son mari, Mustafa, a commencé à être violent en la giflant une première fois. S'ensuivirent des excuses, un cadeau et la promesse que cela ne se reproduirait plus. Mais alors qu'elle pensait que c'était une erreur et que cela n'arriverait plus, Fatima raconte qu'il s'est transformé en véritable bête après plusieurs disputes sur des sujets sans grande importance.
"J'ai commencé à passer des nuits d'angoisse ... J'avais le corps couvert de bleus, que je cachais à ma famille, qui n'avait au départ pas accepté ce mariage. Pour mon mari, c'était une raison suffisante pour se venger en me 'disciplinant', et en leur affirmant que je ne valais rien", raconte-t-elle.
Fatima a décidé de demander de l'aide auprès d'un centre de conseil après que ces violences eurent empiré et que les ecchymoses qui couvraient son visage furent visibles pour ses voisins et ses collègues.
![]() [Getty Images] Un opérateur à l'écoute des victimes de la violence. |
Rashida raconte que son mari boit avant de rentrer tôt le matin et réveille tout le monde.
"Il exige que je prépare à manger ou que nous ayons des rapports sexuels, et il réveille ses deux enfants pour leur demander où ils en sont avec leur travail. Toute résistance entraîne une bagarre, qui ne se termine qu'avec l'intervention des voisins, qui lui sortent les enfants des mains et me laissent seule avec lui. Je ne peux plus le supporter. Je sais que le fait de venir ici [au centre d'écoute] pourrait m'attirer encore plus d'ennuis, mais je m'en fiche. Je veux simplement protéger mes enfants", affirme-t-elle.
Zeinab, une enseignante, n'a pas été sensibilisée à la violence domestique par son éducation et son statut social. Elle n'avait pas entendu parler des centres de conseil jusqu'à une date récente.
"Mon père me trompait lorsqu'il disait que le mariage, c'est la protection … et j'ai été élevée dans l'idée que la patience et l'obéissance au mari sont des choses bonnes. Chaque fois, je rentrais chez moi le coeur brisé, en ayant peur de ce que les gens et la société diraient. Puis j'ai entendu parler de milliers de femmes brisées à cause de lois traditionnelles, qui n'existent plus, sauf dans la mentalité patriarcale, qui fait des femmes des servantes et des personnes sur lesquelles les hommes peuvent décharger toutes les angoisses", dit-elle.
Saida, une autre victime, raconte: "Je me suis enfuie de chez moi après qu'il eut menacé de me tuer un soir. Il me battait et m'attachait au lit avec des cordes. Tout cela parce que je ne ramenais pas assez d'argent à la maison pour acheter du keif (du cannabis), car mon travail de femme de ménage me rapporte juste assez pour les repas de tous les jours. Je criais, malgré ses menaces pour me faire arrêter. L'un des voisins m'a entendue et m'a aidée à m'enfuir ... Cette fois, après avoir vu mes blessures, ma famille a compris."
Et elle ajoute: "Je ne serai pas tranquille tant qu'il ne sera pas en prison et paiera pour les tortures qu'il m'a infligées... Quand il sortira, il ne me retrouvera plus. Je ne lui donnerai pas la chance de se venger."
![]() [Getty Images] Une victime anonyme parle avec un conseiller. |
Fatima Akouri, militante et membre du Centre d'Ecoute et de Conseil Juridique de l'Association Marocaine de Lutte contre la Violence envers les Femmes, de Casablanca, attribue cette dénonciation toujours croisante de la violence domestique à une meilleure prise de conscience des femmes de leurs droits, ainsi qu'à une campagne nationale de sensibilisation, et au Code de la Famille.
"La violence envers les femmes recouvre tout ce qui peut nuire aux femmes. Elle concerne les familles et la société dans son ensemble. Elle va à l'encontre de la dignité et de la liberté des femmes … La violence prend de multiples formes: matérielles, émotionnelles, physiques, sexuelles, économiques, sociales, légales et politiques. Elle doit être combattue à tous les niveaux. C'est un désastre qui enracine la discrimination envers les femmes ... Les femmes deviennent des citoyens de second rang et la violence est considérée comme légitime, explique-t-elle.
Le Secrétariat d'Etat à la Famille organise chaque année une campagne nationale pour combattre la violence envers les femmes.
"Les critiques masculines affirment que cette campagne contribue à rendre les femmes insolentes. Si une femme le mérite, son mari peut la dresser, affirment-ils. La violence, selon cette mentalité d'un autre âge, est un droit légal et religieux qu'ils associent à l'obéissance au mari et au devoir de soumission. La religion et la loi religieuse sont dépourvues de tout cela. Les étudiantes et les femmes enseignantes … souffrent encore de la domination des hommes et de la perpétuation de la violence contre elles sans qu'il soit tenu compte de leur caractère ou de leur niveau social de femmes éduquées", indique Mme Akouri.
Le Maroc compte près de 50 centres de conseil, qui traitent environ 40 cas par jour. Ce nombre a fortement augmenté depuis l'ouverture du premier centre en 1995.
Bien que l'un des rôles importants de ces centres soit de rendre public ce qui est souvent tenu secret, de nombreuses femmes souffrent encore en silence derrière les murs de leur maison. Mme Akouri raconte avoir eu un jour le cas d'une femme que son mari avait enfermée pendant huit heures dans une pièce sombre après l'avoir battue jusqu'à la laisser pratiquement inconsciente. Sa famille avait réussi par chance à la sauver.
A ceux qui affirment que ces centres détruisent des familles et incitent les femmes à se révolter contre leurs maris, Mme Akouri rétorque: "Lorsque nous aidons les femmes à prendre conscience de leurs droits et à se défendre légalement, ou lorsque nous leur apprenons à éviter la violence, cela ne signifie pas que nous voulions détruire leur foyer ... Le rôle de ces centres est de leur faire prendre conscience de leur valeur. Nous n'incitons pas les femmes à se rebeller contre leurs maris. En fait, les conseillers n'émettent aucun jugement de valeur contre l'auteur des violences, et les femmes qui viennent se confier décident ou non des suites à donner."
Mme Akouri a demandé à l'Etat de lancer des campagnes de sensibilisation tout au long de l'année pour présenter la violence domestique et "envoyer un message à ces femmes, afin qu'elles sachent qu'il existe des dispositifs pour les protéger si elles parlent".
Elle affirme que les femmes doivent savoir qu'il existe des centres d'écoute ouverts tous les jours, ainsi qu'une ligne directe que chacun peut appeler pour signaler un cas d'hostilité à l'encontre d'une femme, même si l'auteur en est le mari.
"Il n'est pas admissible que les citoyens continuent à se retenir d'intervenir en cas de bagarre dans la rue. Chaque fois qu'un homme justifie sa violence envers une femme en disant qu'elle est son épouse, les gens agissent comme s'il s'agissait d'un droit et qu'il n'y a donc pas à intervenir dans leur vie privée", ajoute-t-elle.
Note: Les femmes victimes de violence citées dans ce rapport ne sont pas identifiées par leurs véritables noms, à leur demande et à la demande des responsables du centre de conseil de Casablanca pour maintenir la confidentialité.