30/06/2009
Le verdict prononcé par le tribunal de Casablanca de 3,5 millions de dirhams d'amende dans le procès en diffamation intenté par le leader libyen Moammar Kadhafi suscite la réprobation des journalistes au Maroc.
Par Naoufel Cherkaoui pour Magharebia à Rabat – 30/06/09
![]() [Christophe Simon/AFP/Getty Images] Le leader libyen Moammar Kadhafi demandait au départ 90 millions de dirhams de dommages aux journaux marocains qu'il accusait d'avoir porté atteinte à sa dignité. |
Le tribunal de première instance de Casablanca a ordonné lundi 29 juin à trois journaux indépendants marocains et à leurs salariés de verser des dommages dans une affaire en diffamation sans précédent intentée par l'ambassade de Libye pour le compte du leader libyen Moammar Kadhafi.
Ces trois journaux – Al Jarida Al Aoula, Al Ahdath Al Maghribia et Al Massae – se sont vus condamner à payer un million de dirhams chacun pour "diffamation et atteinte à la dignité d'un chef d'Etat". De plus, les trois éditorialistes en chef et deux journalistes ont été condamnés à payer 100 000 dirhams chacun pour leur implication dans cette affaire.
Les trois quotidiens avaient publié des articles ces derniers mois qui critiquaient le leader libyen et mettaient en cause l'absence de démocratie dans son pays.
Cette affaire est une première ; jamais encore une ambassade étrangère n'avait intenté un procès contre la presse aux termes de la législation marocaine. Le verdict très controversé a immédiatement suscité la réprobation du Syndicat national de la presse marocaine, qui a organisé une manifestation à l'issue du procès.
"Notre position initiale est que la liberté de la presse et la critique constructive doivent être respectées", a déclaré le secrétaire général du SNPM Mohamed Eddaou Siraj. "Nous dénonçons cette décision du tribunal contre ces trois journaux, qui porte un coup à l'expérience d'une presse indépendante au Maroc."
Et d'ajouter : "Les articles en question ne comportent aucune diffamation explicite contre la personne du leader libyen. Notre syndicat désapprouve la décision rendue par le tribunal à l'encontre des journalistes de ces quotidiens."
Kadhafi avait au départ demandé 90 millions de dirhams de dommages, une somme que de nombreux professionnels avaient jugé excessive.
Siraj avait qualifié la décision du leader libyen de demander une telle somme d'"étrange", affirmant que cette indemnisation ne correspondait ni au contenu des articles, ni à la situation financière des journaux.
"Nous espérons que le gouvernement libyen abandonnera son action en justice contre ces journaux, qui ont critiqué le leader libyen avec de bonnes intentions", a-t-il conclu.
Abdelsalam Andalusi, membre du comité arabe des droits de l'Homme, a déclaré à Magharebia que de tels cas débouchent en général sur des déclarations dénonçant les articles jugés offensants. "Or ce que nous voyons aujourd'hui est une tentative de la part du régime libyen de s'en prendre à trois journaux marocains connus pour l'intégrité de leur ligne éditoriale et pour leur critique constructive à l'encontre des chefs d'Etat. Personne ne peut affirmer que ces journaux sont entrés dans un jeu politique qui ferait pencher la balance en faveur de tel ou tel parti."
"Cette condamnation survient à un moment où la presse indépendante au Maroc lutte pour s'assurer une marge de liberté", a-t-il ajouté.
Rashid Nini, rédacteur en chef d'Al Massae, a déclaré à Magharebia : "Ce verdict était attendu, c'était un procès politique. Je n'y ai pas assisté... estimant que ce n'était qu'une farce dans laquelle se retrouvait impliqué le système judiciaire marocain."
Nini estime que le véritable plaignant n'était pas Kadhafi, mais le gouvernement marocain, "qui continue à régler ses comptes avec une presse indépendante qui le dérange parfois par un ton plutôt dur".
Il maintient que son journal n'a critiqué personne. "Comment pouvons-nous être punis pour avoir parlé du leader libyen alors que nous critiquons le Roi du Maroc lui-même ?", s'est-il interrogé.
"C'est un jugement politique qui a été prononcé par un tribunal manquant d'indépendance en faveur du dictateur libyen", a déclaré Ali Anouzla, directeur d'Al Jarida Al Aoula, dans une déclaration à la presse. "Nous ferons appel de ce jugement, mais cela ne nous empêchera pas de continuer à critiquer le régime libyen."