24/06/2009
Le gouvernement iranien fait actuellement face à une grave crise politique déclenchée par les élections du 12 juin. Les spécialistes du Maghreb soulignent le rôle de l'internet dans la mobilisation des opposants au régime.
Jamel Arfaoui à Tunis, Sarah Touahri à Rabat, Fidet Mansour à Algiers et Mohamed Yahya Ould Abdel Wedoud à Nouakchott ont contribué à cet article – 24/06/09
![]() [Hadishd173/AFP/Getty Images] Les manifestants iraniens utilisent les nouvelles technologies pour coordonner et rapporter les manifestations de rues en dépit du contrôle très étroit de l'Etat sur les médias. |
Parlant des tensions actuelles entre les manifestants et le gouvernement iraniens après le résultat de l'élection présidentielle du 12 juin, les analystes du Maghreb suggèrent que cette crise politique pourrait avoir des implications au-delà des frontières iraniennes. Certains considèrent ces affrontements violents comme une lutte entre théocratie et démocratisation à l'âge des nouveaux médias internationaux ; d'autres comparent la situation que connaît l'Iran à celle qui prévaut dans les pays arabes.
"Au vu de ce qui est en train de se passer en Iran, nous voyons que les principes de la révolution de Khomeini dans les années 1970 ne permettent plus de diriger la génération libérale du village mondial d'aujourd'hui", explique Talib, un journaliste mauritanien. "Cela conduit inévitablement à la violence, à la destruction et la perte de confiance tant que l'opinion de ces nouvelles générations ne sera pas prise en compte en revenant à des méthodes démocratiques".
Pour Kader Abderrahim, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégique du Maroc, la lutte a déjà commencé entre règle théocratique et démocratique. La théocratie qui a succédé au Shah se retrouve dans la même situation que celle du régime féodal auquel étaient soumis les Iraniens avant son renversement. "Ce système s’essouffle", explique-t-il, "et s’il ne veut pas connaître une fin identique, la seule solution est le dialogue."
Les responsables iraniens pensaient que leur société était vraiment fermée, estime Taj Eddine El Housseini, professeur marocain de relations internationales. Mais les téléphones portables et l’internet ont dévoilé au reste du monde ce qui se passe réellement en Iran. "Nombreux sont ceux qui espéraient l’arrêt des manifestations après le discours de l’ayatollah Ali Khamenei, mais elles ont augmenté davantage", explique-t-il.
Omar Belhouchet, directeur du quotidien algérien El Watan, note que quelque chose est en train de changer dans la république islamique : "Considéré pourtant comme un régime hermétiquement fermé, le pouvoir iranien découvre, à la faveur de l’élection présidentielle... une nouvelle forme de contestation politique portée cette fois par des personnalités du sérail qui se sont toujours gardées, jusqu’ici, de le défier aussi ouvertement."
Un autre quotidien algérien, Le Temps, parle de l'utilisation de caméras amateurs pour rompre le blackout des médias locaux. La violence des affrontements a été rendue publique, écrit un journaliste, "par une vidéo mise en ligne samedi, et vue par des centaines de milliers d'internautes, montrant le visage ensanglanté d'une jeune femme, Neda, présentée comme une manifestante tuée par balle".
Moez Zayoud, professeur des médias à l'université en Tunisie, explique que les récentes élections ont mis à jour et exposé les régimes totalitaires dans toute la région. "La couverture des évènements en Iran par les médias montre que [ces] régimes... n'ont pas encore compris qu'une stricte censure des technologies modernes de l'information et de la communication n'aboutira qu'à des effets inverses", affirme-t-il.
"Dans le passé, il était possible de s'en prendre aux quelques journalistes qui osaient aller contre les courants dominants", poursuit-il. "Aujourd'hui, il est facile pour les citoyens ordinaires de participer à la production de contenus médiatiques."
En fait, explique-t-il, il existe tellement de moyens de diffuser l'information qu'il est devenu "impossible pour la censure de réagir de manière globale".
Zayoud conclut par une critique de la réponse apportée par le régime iranien à la crise émergente. "[L]es autorités iraniennes s'inquiètent de la remise en cause de leur image dans le monde, et des portraits de fraudeurs électoraux et d'oppresseurs des libertés qui sont tracés. Le régime iranien répond à cette confusion par de fortes tensions… et les mesures de censure renforcées sur plusieurs médias – notamment les médias électroniques – ont entraîné la propagation d'une image encore plus noire des conditions de vie en Iran."
Le professeur explique que le blocage prémédité de réseaux sociaux comme YouTube, Twitter, DailyMotion et Facebook par le régime est inacceptable pour les jeunes, "y compris ceux qui n'avaient pas participé aux premières manifestations... Ces sites sont désormais une partie importante de leur vie sociale, et il semble que le régime iranien refuse toujours de reconnaître ces changements."
Bassam Bounenni, journaliste tunisien pour la chaîne Aljazeera, compare les événements actuels en Iran avec la manière dont certains Etats arabes traitent leur propre opposition et répondent au droit de manifester. "Je pose une question : quel régime arabe permettrait une manifestation à laquelle participent un million de personnes ?"
Bounenni condamne le traitement réservé aux journalistes en Iran, mais estime que les choses pourraient être pires dans certains pays arabes. "J'ai connu une expérience similaire [lors] des élections au Zimbabwe... malgré les fraudes et les mesures de répression contre les journalistes et les citoyens, [le] processus électoral est à des années-lumière des mascarades électorales arabes", écrit-il.
Le journaliste poursuit en expliquant que certains actes de violence à l'encontre des manifestants ont été diffusés par les médias publics iraniens, un fait qu'il compare à la couverture des récentes élections présidentielles en Algérie. "Les autorités [algériennes] ont refusé les autorisations aux médias étrangers qui souhaitaient couvrir cette élection", explique-t-il. "Cela témoigne d'une grande rétraction de la part des pays arabes dans le domaine des libertés et des droits de l'Homme."
La militante tunisienne des droits de l'Homme Saida Guarrach s'interroge quant à elle sur la différence entre ce que fait le régime iranien et l'attitude des dirigeants du Maghreb. "C'est malheureusement un spectacle qui nous est familier, et le sort que nous redoutons chaque fois que nous voulons avancer dans la mise en place des critères minimum de la citoyenneté : l'expression – par la voie des élections – d'une opinion, d'une position ou d'un choix qui n'est pas conforme à celui de ceux qui s'accrochent indéfiniment au pouvoir", explique-t-elle.