24/04/2008
Le gouvernement tunisien a ouvert la voie aux jeunes du pays pour qu'ils expriment leur désirs et fassent part de leurs critiques, en ouvrant des forums régionaux et un site web national destiné à recevoir et à enregistrer leur souhaits. Si certains espèrent que cette initiative soit un pas en avant vers le changement, beaucoup craignent que rien ne sorte vraiment de ce programme.
Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis – 24/04/08
![]() [Jamel Arfaoui] 2008 a été déclaré Année du dialogue avec la jeunesse de Tunisie, et un site web national a été ouvert, qui permet aux jeunes de faire part de leurs préoccupations et de leurs désirs. |
Un mois après le lancement de l'initiative du Président tunisien Zine El Abidine Ben Ali pour le dialogue avec la jeunesse, les jeunes du pays continuent de présenter leurs demandes et leur vision de l'avenir. Les demandes vont de questions sur l'emploi des diplômés de l'université aux appels à organiser des manifestations, ou au rejet total du dialogue.
Le Président Ben Ali avait déclaré le 20 mars, à l'occasion de la Journée de l'indépendance et de la jeunesse, que 2008 serait "l'année du dialogue" avec les jeunes, et avait demandé que soient créés des forums pour les jeunes vivant en Tunisie et à l'étranger.
Les coordinateurs du programme s'attendent à ce que la première étape du dialogue se termine en juin et soit suivie d'évaluations détaillées et de la préparation d'une charte qui servira de base à une stratégie nationale pour la jeunesse.
Mourad Bouattour, un jeune Tunisien de vingt ans, a affirmé à Magharebia qu'il avait l'impression que les autorités commençaient à écouter la jeunesse du pays, parce qu'elle est "menacée par plusieurs problèmes sociaux et économiques" qui, dit-il, portent le risque de "la précipiter dans l'inconnu, et peut-être dans l'extrémisme".
Un autre jeune, Mohsen Mathlouthi, se demande si les doléances qu'ils présentent seront suivies d'effet. "Est-ce qu'ils auraient enfin commencé à nous écouter sérieusement ?", se demande-t-il. "Je pense qu'ils n'ont pas d'autre choix."
Le sociologue Mongi Saidani a fait part à Magharebia de ses doutes sur le fait que ce dialogue allait produire des résultats. "Nous nous mentons à nous-mêmes lorsque nous affirmons que nous entretenons un dialogue avec la jeunesse", explique-t-il. "Nous n'avons jamais habitué nos jeunes au dialogue ; les relations dans notre société sont généralement verticales."
"Nous connaissons assez bien notre société", poursuit-il. "Nous pouvons constater un état d'indifférence, qui confine parfois à de la déception. Si nous voulons changer les règles du jeu, nous devons donner à nos jeunes... la liberté de créer et d'innover, et nous devons les laisser penser librement."
M. Saidani ajoute que les organisateurs ont vraisemblablement été choisis de manière à atteindre les objectifs spécifiques du gouvernement, en ne permettant d'entendre que certaines personnes et certaines opinions.
Selon le site web officiel du programme, le dialogue cible toutes les catégories de jeunes dans le pays. Il vise trois millions d'hommes et de femmes entre 15 et 29 ans. Ce site web, lancé le mois dernier, appelle à des idées "qui nous permettraient, à nous les jeunes, de mieux participer à la vie politique du pays et aux activités associatives, dans tous les domaines de la vie publique."
La participation politique des jeunes Tunisiens est déjà faible. En janvier 2007, deux études officielles ont montré que 72 pour cent des jeunes Tunisiens étaient contre le mariage et le processus politique. Les personnes interrogées avaient déclaré qu'elles ne lisaient pas régulièrement la presse locale, et la majorité d'entre elles avait fait part d'un désir d'ouverture au monde.
L'un des facteurs de cette faible participation est la crainte d'être poursuivi par le gouvernement. Le 27 février, l'Association Internationale de Soutien aux Prisonniers Politiques avait déclaré que le nombre de Tunisiens arrêtés pour des motifs politiques se chiffrait par centaines.
Selon Naser Eddine ben Hdid, journaliste au quotidien d'opposition Mouwatinoun, les préoccupations des jeunes sont fondées, mais il critique de nombreux jeunes pour leur manque de "patience et de persévérance; une chose qui fait de l'éducation, dans la plupart des cas, un moyen plutôt qu'une valeur et une culture."
Il affirme qu'il est important de regarder les jeunes à travers "ce qu'ils ont hérité de la génération précédente, où la survie... est basée sur l'expulsion, l'exclusion, et la domination. Les jeunes de Tunisie doivent changer cette réalité."
Ce programme n'est pas une première en Tunisie ; les autorités avaient lancé des initiatives similaires en 1996 et 2000, sous les slogans "La Tunisie à l'écoute de ses jeunes" et "Les jeunes du dialogue sont les partenaires des décisions".