31/03/2008
Au vu de ce beaucoup qualifient de peine "exorbitante" pour une affaire de diffamation, plusieurs journaux marocains ont affiché leur soutien au quotidien Al Massae. Les directions de ces journaux affirment que cette décision menace les journalistes indépendants et la liberté d'expression.
Par Sarah Touahri pour Magharebia à Rabat – 31/03/08
![]() [ٍSarah Touahri] La presse marocaine et les instances de surveillance de la liberté des médias ont fait part de leurs préoccupations après l'amende de six millions de dirhams à laquelle a été condamné le quotidien Al Massae le 25 mars à Rabat. |
La presse marocaine et les organisations de défense de la liberté de la presse s'inquiètent après l'amende de six millions de dirhams imposée le 25 mars à Rabat contre le quotidien Al Massae et son directeur de la publication, Rachid Nini.
Ce verdict fait suite à un article paru en novembre dernier sur une "cérémonie de mariage homosexuelle" dans la petite ville de Ksar Al-Kébir, dans le nord du Maroc, à laquelle, selon l'article, le "réseau de pervers sexuels" de la ville, comprenant un substitut du procureur du Roi qui n'avait pas été nommément désigné, aurait participé. Malgré les excuses publiées par le quotidien, quatre substituts du procureur du Roi auprès du tribunal de première instance de la ville de Ksar El Kebir avaient porté plainte contre Al Massae pour diffamation et injures publiques.
Cette amende record infligée au plus fort tirage du Maroc, dont la naissance remonte à moins d'un an, est "un message clair à toute la presse indépendante", a indiqué la rédaction d'Al Massae après que la décision eut été rendue.
Plusieurs journaux marocains soulignent que ce verdict les affecte également. Les quotidiens francophones Aujourd'hui Le Maroc et Libération, le quotidien islamiste Attajdid et le quotidien socialiste Al Ittihad Al Ichtaraki comptent parmi les publications qui ont apporté leur soutien à Al Massae.
"Il est de notre droit de dire, au moins une fois, que nous avons peur pour aujourd'hui comme pour l'avenir", a déclaré un commentateur du quotidien arabophone Asshaba.
"Il est plus que jamais temps d'être solidaires, parce que cela concerne l'indépendance des journalistes et l'avenir d'une profession qui a des difficultés à subsister", a indiqué Libération dans un éditorial intitulé "La presse réprimée".
L'amende imposée par le tribunal de Rabat pourrait effectivement mettre le journal en faillite. "On ne peut en aucun cas cautionner ce verdict. Au cas où il serait appliqué, il précipiterait la disparition du journal Al MassaeI", écrit Libération.
Le directeur de la publication Rachid Nini a expliqué que son journal dérange plusieurs personnalités au pouvoir et que celles-ci désirent ainsi mettre fin au quotidien. M. Nini ajoute que ce jugement est "inexplicable et inacceptable" et reflète "le désir de mettre à mort mon journal et de restreindre la liberté d'expression au Maroc".
Le Syndicat National de la presse Marocaine considère que le jugement est exagéré et loin d’être objectif et demande sa révision. Son secrétaire général Younes M'jahed a expliqué que "le syndicat ne conteste le droit de personne à recourir à la justice si elle estime qu’elle est lésée. Mais ce droit ne doit pas se transformer en une opération de liquidation des journaux".
Cette condamnation a également suscité les critiques de Reporters Sans Frontières (RSF), qui se dit "alarmée et consternée par le montant exorbitant de l'amende infligée à Rachid Nini."
Dans un communiqué publié jeudi dernier, RSF ajoute : "Ce n'est pas la première fois que les tribunaux marocains ont la main lourde. Certaines décisions récentes des tribunaux ont porté un tort considérable à de grands organes de presse marocains et pourraient entraîner leur disparition." L'organisation demande aux tribunaux marocains de "rendre des décisions proportionnées aux préjudices subis et de veiller à ne pas mettre en danger la liberté de la presse".
D'autres associations marocaines ont également fait part de leur désaccord au vu du jugement rendu. Abdellah Ben Abdessalam, membre de l'Association Marocaine des Droits de l'Homme, a ainsi déclaré que "le jugement est trop sévère et vise à faire taire les voix libres qui dérangent l'establishment marocain."
Abdelaziz Nouidi, membre de l'association Justice, estime quant à lui que ce verdict est "sévère et non équilibré".