09/12/2007
Plusieurs journalistes internationaux considèrent le procès et la condamnation de Slim Boukhdhir, la semaine dernière, comme une forme de censure cautionnée par l'Etat. L'Association des Journalistes Tunisiens s'est quant à elle refusée à prendre une position officielle.
Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis – 09/12/07
![]() [ajt.org.tn] L'Association des Journalistes Tunisiens n'a publié aucun communiqué en réponse à la condamnation, affirmant plutôt que "le cas de Boukhdhir est une affaire de droit public." |
Un tribunal de Sfax a condamné le journaliste tunisien et bloggeur Slim Boukhdhir, connu pour ses positions critiques envers le Président Zine El Abidine Ben Ali, à un an de prison, mardi 4 décembre. Cette condamnation a provoqué des réactions variées, certains journalistes dénonçant le verdict du tribunal, d'autres affirmant qu'ils ne souhaitaient pas s'impliquer dans cette affaire.
Boukhdhir avait été arrêté le 26 novembre à environ 200 km au sud de Tunis après avoir refusé de présenter ses papiers d'identité. Ce journaliste indépendant de 39 ans, correspondant du quotidien basé à Londres al-Quds al-Arabi, a été reconnu coupable "d'atteinte aux moeurs publiques, abus verbal et insulte à un policier".
Ses avocats affirment que l'affaire touchant leur client a été montée de toute pièce. L'un d'entre eux, Me Abed Erraouf Ayadi, a déclaré que ce procès présentait de nombreuses violations ainsi que des contradictions dans les témoignages. Selon Me Ayadi, au moment de son arrestation à un point de contrôle autoroutier, Boukhdhir était poursuivi par des membres de la police pour ses articles très critiques envers les autorités.
Me Ayadi se dit particulièrement préoccupé du fait que "le plaignant et la personne qui a mené les enquêtes sur cette affaire, qui ont conduit à l'arrestation de Mr. Boukhdhir, sont des policiers". Selon lui, cela "ouvre la porte à toutes sortes de violations du fait de l'absence de neutralité".
Le comité directeur de l'Association des Journalistes Tunisiens (AJT) a discuté de la condamnation de Boukhdhir le 6 décembre. Dans un communiqué adressé à Magharebia, Hechmi Nouira, membre de ce comité, déclare: "Par principe, nous sommes opposés à l'emprisonnement de journalistes. Mais nous sommes également opposés au principe consistant à dire 'supporte ton frère, qu'il ait raison ou tort'. Le cas de Boukhdhir est une affaire de droit public, et intervenir sur la question porterait atteinte au principe de l'égalité des citoyens devant la loi." Un autre membre du comité a indiqué à Magharebia que bien qu'il soit "par principe" contre la détention de journalistes, il était d'accord avec les autres membres du comité en affirmant que l'association devrait rester en-dehors de cette affaire controversée.
"Lors de notre réunion de jeudi, j'ai demandé que nous publiions au moins un communiqué exprimant nos préoccupations, parce que cette condamnation est un signe négatif — en particulier lorsque les autorités s'enorgueillissent du fait qu'elles n'ont emprisonné aucun journaliste depuis vingt ans", a déclaré Neji Bghouri, membre du comité directeur de l'AJT.
"Après un débat approfondi", explique-t-il, "le comité directeur a décidé de ne pas s'exprimer sur cette affaire, considérant que le cas de Boukhdhir est une affaire de droit public dans laquelle nous n'avons pas à intervenir."
Dans un communiqué publié le 4 décembre, l'Observatoire pour la Liberté de la Presse (OLPEC) de Tunis avait qualifié cette affaire de "conspiration pour punir Boukhdhir pour ses articles sur la corruption récemment publiés dans la presse internationale, dans lesquels il incriminait des proches de Ben Ali".
L'association parisienne Reporters Sans Frontières (RSF) a fait savoir cette semaine que pour éviter les accusations de censure, les autorités tunisiennes emprisonnaient les journalistes pour "des raisons qui n'ont en général rien à voir avec leur profession". Et RSF d'ajouter: "[Elles] ne trompent personne avec de telles mesures."
La Fédération Internationale des Journalistes (IFJ) a publié le mois dernier un communiqué à l'occasion du 20ème anniversaire de l'accession du Président Ben Ali au pouvoir, dans lequel elle accuse le gouvernement tunisien d'avoir recours à "des moyens complexes pour imposer la censure à la presse" et "contrôler et encadrer les médias de manière [à ce que] les voix dissidentes soient marginalisées".
Le Président Ben Ali a réfuté l'idée selon laquelle la presse tunisienne serait soumise à un contrôle de "franchissement de ligne rouge" ou de censure. S'exprimant sur la liberté de la presse lors d'un entretien paru en novembre dans Le Figaro Magazine, il déclarait: "Moi-même, je n'ai pas été épargné par les critiques [des journalistes]."
Les avocats de Boukhdhir ont dix jours pour faire appel de ce verdict.