12/10/2007
Un récent séminaire organisé en Tunisie s'est penché sur le phénomène grandissant du takfir et sur les moyens de lutter contre cette tendance. Plusieurs participants ont affirmé que les politiques nationales dans les mosquées et les écoles avaient contribué à la montée de l'intolérance.
Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis – 12/10/07
![]() [File] Charfi a été déclarée apostat par les fondamentalistes islamiques pour ses publications très controversées sur la charia et la place des femmes dans l'Islam |
Les participants à une conférence organisée vendredi dernier, 5 octobre, à Tunis, ont discuté des moyens de lutter contre l'idéologie du takfir (la pratique consistant à déclarer des gens non croyants) en Tunisie.
Dès l'ouverture de ce séminaire, organisé par le Forum du Progrès du Parti de l'Unité des Peuples, le journaliste Adel Kadri a salué le professeur Saloua Charfi, "qui continue de faire face aux menaces et aux provocations dont elle est l'objet de la part de personnes anonymes et continue de présenter librement ses idées et ses opinions".
Mme Charfi, professeur à l'Institut du Journalisme et des Sciences de l'Information de Tunis, a été récemment l'objet de nombreuses critiques pour avoir publié plusieurs articles sur le site web de la Ligue des Rationnalistes Arabes, al-Awan, dans lesquels elle traite méthodiquement des délicates questions de la charia, de la place des femmes dans l'Islam, de la politique et de l'Etat.
Mme Charfi a déclaré à Magharebia que ses articles et ceux de ses collègues Iqbal Gharbi et Raja ben Salama avaient dérangé les radicaux, qui les perçoivent comme "une désacralisation de sanctuaires religieux". Elle a affirmé qu'aucune menace ne la réduirait au silence, soulignant que le terrorisme intellectuel et les menaces sont "les armes de ceux qui n'ont que de faibles arguments".
S'exprimant lors de cette conférence, Sofiane ben Farahat, analyste politique pour La Presse, a plaidé à la fois pour la liberté de croyance et la liberté de critiquer les croyances. "L'Islam a appelé à l'ijtihad (le jugement personnel) et à l'utilisation de l'esprit. Par conséquent, un professeur d'université a le droit de discuter de questions religieuses, malgré les cris de certains salafistes qui rejettent toute discussion sur le sujet."
Le professeur d'université Adel Hadj Salem s'est interrogé sur la position du Haut Conseil Islamique sur le cas de Saloua Charfi. Il a tenu l'Etat pour responsable de la situation actuelle, parce que "il s'est emparé de la religion et les mosquées sont désormais sous son contrôle. La surveillance qu'il exerce sur le discours religieux est une surveillance sécuritaire plutôt que pédagogique. Elle a favorisé la propagation de la culture de l'exclusion."
Hadj Salem a appelé à la laïcisation de l'Etat. "L'Etat ne doit pas poser les mains sur la religion ; il n'est pas acceptable de voir le budget du Ministère des Affaires Religieuses dépasser celui [d'autres ministères']."
Le professeur a également regretté la montée du takfir en Tunisie. "Lors de mes rencontres avec les étudiants, je remarque une baisse sensible de la tolérance. Il suffit de dire une chose à propos de l'Islam pour être mal compris et aussitôt accusé d'apostasie", explique-t-il.
Hadj Salem affirme que la répression joue un rôle majeur dans ce problème. "Nous ne sommes pas habitués à l'ouverture d'esprit. De plus, nos moyens d'expression sont pratiquement inexistants. Nous avons vraiment besoin d'un dialogue au quotidien."
Il a rejeté l'idée de la mise en application d'une loi pénalisant le takfir, "parce que nous avons peur qu'une telle loi ne puisse être appliquée en-dehors de son contexte". Il s'est plutôt déclaré favorable à une remise à plat de la politique de l'enseignement, garantissant des programmes d'Etat répondant aux exigences de la modernisation.
L'intellectuel Abdelhaq Seyoud a affirmé que le takfir est un délit pur et simple qui ne demande aucune interprétation supplémentaire. "Ce n'est pas une expression d'idées. Le takfir est un crime absolu et un appel à tuer", a-t-il déclaré. M. Seyoud a rejeté l'avis de l'un des participants à ce séminaire, qui avait affirmé qu'il existait une conspiration extérieure visant à fomenter un tel extrémisme. "Le problème ne vient pas de l'étranger. Il est plutôt une expression d'une crise que traversent les sociétés arabes du fait de la répression et parce que la bataille de la liberté doit encore être gagnée. Chaque revers infligé à la vague de la modernisation nous fait revenir en arrière et nous incite à chercher refuge dans la religion", a-t-il conclu.
M. Seyoud a également fait part de ses préoccupations au vu du retrait par le Ministère de l'Education des textes du réformateur tunisien Tahar Haddad des programmes scolaires et de la réduction du nombre d'heures consacrées à l'enseignement de la philosophie.
Ridha Lajouhri, spécialiste du droit, a appelé à un examen en profondeur de la manière dont le phénomène du takfir s'est développé. "Les graines en ont été plantées au début du siècle dernier, mais elles n'avaient pas encore germé. Aujourd'hui, la plante est devenue une arme qui appelle à l'exclusion de l'autre et à sa liquidation par la force. C'est une opinion dangereuse, car chacun peut désormais accuser l'autre d'apostasie", a-t-il expliqué.
M. Lajouhri a indiqué que les takfiristes devraient faire l'objet d'un débat au sein-même de la communauté religieuse. "Je ne pense pas que nous puissions discuter avec ces gens en utilisant les chartes des Droits de l'Homme et le droit international", a-t-il déclaré, ajoutant que "nous devons utiliser les textes religieux pour les arrêter, parce qu'aucun verset du Saint Coran ne mentionne le takfir."