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Interview avec la militante mauritanienne pour les droits de la femme Lemina Mohammed Bouya Oummam

27/04/2007

Lemina Mohammed Bouya Oummam, ancienne parlementaire mauritanienne et actuelle présidente de l'Equipe de Soutien aux Femmes Parvenant à des Postes de Décision, a parlé avec Magharebia à Casablanca, où elle participe à une "Journée d'Etude" organisée par l'Association Daba 2007.

Par Imane Belhaj pour Magharebia à Casablanca – 27/04/2007

[Imane Belhaj] Lemina Mohammed Bouya Oummam

L'ancienne parlementaire mauritanienne et militante des droits de la femme Lemina Mohammed Bouya Oummam a récemment accordé un entretien à Magharebia, en marge d'une "Journée d'Etude" consacrée à la participation politique. Cette journée était organisée par l'association Daba 2007 mardi 24 avril, en préparation aux élections générales de cette année au Maroc. Elle a parlé du nouveau climat politique dans son pays et du rôle et de la participation des femmes dans le cadre du processus de transition démocratique.

Magharebia: Que pouvez-vous dire du rôle des femmes mauritaniennes dans la transition démocratique qui s'opère ces derniers temps dans le pays ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: Les grands changements qui ont récemment eu lieu dans notre pays ont permis d'ouvrir le débat sur la question de la représentation des femmes dans les institutions politiques et administratives. Nous avons travaillé avec des associations féminines et des organisations non-gouvernementales, y compris au sein du gouvernement lui-même, par exemple le Secrétariat d'Etat à la Condition Féminine. Au prix d'efforts considérables, nous avons pu convaincre les responsables en place de l'importance de cette évolution.

Nous vivons dans une société dominée par des rapports tribaux et féodaux, c'est un fait, et il était donc difficile pour la société mauritanienne dans son ensemble d'accorder leur propre statut aux femmes. Il était également difficile pour les femmes elles-mêmes de se convaincre qu'elles pouvaient être candidates et élues. Mais nous avions le sentiment que la chose la plus importante était de présenter une loi qui assure la participation, ou un pourcentage défini de sièges pour les femmes dans les institutions démocratiques. En fait, à la suite de nos efforts visant à faire changer l'opinion politique au sein des partis et chez les responsables en place, nous avons pu insister sur la nécessité de cette loi et la présenter aux institutions compétentes.

Grâce à cette loi, et avec la volonté des femmes mauritaniennes, nous avons pu, au prix de mille difficultés, garantir aux femmes une représentation équivalente à 20 pour cent des sièges au parlement. Cela a donné lieu à d'importantes controverses dans les milieux politiques et au sein-même des partis, sur la manière dont les femmes mauritaniennes pouvaient être candidates et sur leur capacité à financer leurs campagnes électorales, ainsi que sur leur manière de rencontrer et d'influencer les électeurs. Toutefois, le résultat a dépassé nos espérances, et les femmes de Mauritanie ont démontré qu'elles pouvaient se charger de cette responsabilité et obtenir de bons scores lors des élections. Au lieu des 20 pour cent prévus, elles ont remporté 30 pour cent des sièges dans les conseils locaux et 21 pour cent des sièges à la Chambre haute et à l'Assemblée Nationale.

Magharebia: Dans ce nouveau climat politique, la situation sociale des femmes a-t-elle changé ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: C'est inévitable. Nous avons pratiquement bouclé les élections législatives et municipales, et même les présidentielles, mais ce que cela nous a montré, c'est que nous sommes capables de relever le défi. C'est un point très important, et il ne fait aucun doute qu'il sera bénéfique pour la situation des femmes et de la famille, et pour la situation nationale dans son ensemble, parce que cette participation est dans l'intérêt de l'ensemble de la société, pas uniquement des femmes.

Magharebia: Quelle est la meilleure plate-forme pour les femmes mauritaniennes, les partis politiques ou la société civile ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: La société civile est plus intéressante. [Par exemple], en tant que présidente de l'Equipe de Soutien aux Femmes Parvenant à des Postes de Décision, je travaille à assurer pleinement les droits des femmes. Il existe également des organisations des Droits de l'Homme dont le travail s'avère bénéfique pour les femmes, en plus des femmes indépendantes qu'il est intéressant d'intégrer dans ce domaine. Les instances politiques aident les femmes à parvenir à de tels postes. Mais les partis politiques, bien qu'ils comprennent le problème et partagent notre point de vue, souhaitent très souvent présenter des candidats capables de gagner, afin de ne pas perdre les circonscriptions où ils présentent des candidats, et ils estiment avoir de meilleures chances avec un homme, parce que les femmes restent encore moins chanceuses dans un pays en développement comme le nôtre, où la pauvreté reste un obstacle majeur.

Magharebia: Outre la pauvreté, quels peuvent être les obstacles au progrès des femmes mauritaniennes ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: Le tribalisme, le lobby très important des hommes dans l'administration des partis, et parfois le manque d'ambition et de volonté de la part des femmes, qui souhaitent conserver leur image modèle de femme au foyer. Elles appréhendent de se lancer dans de telles aventures parce qu'elles ont peur de l'échec, en particulier lorsqu'elles ne disposent pas des moyens matériels et du soutien moral pour développer leurs aspirations. Il existe un très grand nombre d'obstacles, comme la nature du travail au sein des partis, et les lobbies qui cherchent à adopter la manière tribale de faire les choses, selon laquelle seuls les hommes peuvent décider, c'est-à-dire adopter des critères de sélection conformes aux habitudes tribales. S'ajoute à tout cela la faiblesse financière des femmes, qui constitue un obstacle fondamental.

Magharebia: Pourquoi, alors qu'elles sont entrées dans le monde du travail, les femmes sont-elles toujours désavantagées ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: Leur participation dans le domaine du travail est quelque chose de différent, et beaucoup de choses restent à faire. Je crois qu'il reste encore beaucoup de chemin à faire dans le domaine de la participation des femmes dans le monde arabe, ainsi qu'en Afrique et, en fait, dans le monde entier. Un siècle ne leur suffira peut-être pas pour parvenir à l'auto-réalisation et à l'égalité de représentation au travail.

Magharebia: Où placeriez-vous les femmes mauritaniennes parmi les femmes arabes ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: Actuellement, dans ce nouveau climat politique, nous pouvons considérer qu'elles sont les mieux loties dans le monde arabe, car 20 pour cent est un chiffre qui est loin d'avoir été atteint dans n'importe quel autre Etat arabe. Cela signifie donc qu'en tant que Mauritaniennes, nous avons réalisé des progrès considérables, et qu'il faut veiller à ce que l'émancipation et la détermination des femmes ne reviennent pas en arrière.

Magharebia: En tant que membre de la société civile, quels moyens de pression utilisez-vous et comment influencez-vous les femmes mauritaniennes en matière d'ouverture et de sensibilisation à leurs droits ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: Nous menons un travail acharné, nous faisons du porte-à-porte, nous nous rendons dans les bureaux des partis, et nous tentons de toucher autant que possible les femmes en organisant des séminaires et des conférences de sensibilisation. Nous participons à des émissions de radio et de télévision, pour tenter de convaincre tout un chacun, dont les femmes, de la nécessité et de l'importance de la participation des femmes dans la société et de leur droit à participer aux processus de décision. Nous disposons d'un diagramme qui nous indique où se situent les femmes dans les différents secteurs du travail, qui montre généralement qu'elles sont présentes dans une certaine mesure dans les emplois de niveau intermédiaire - infirmières, sages-femmes, secrétaires administratives et autres - mais rarement présentes dans des postes à plus grande responsabilité. Mais il existe aussi une capacité significative, ce qui nous encourage à persister dans notre combat lorsque nous voyons comment ces capacités complètent parfaitement celles de nos hommes, que ce soit nos maris ou nos collègues de travail. C'est ce qui nous a permis de comprendre que nous pouvions aspirer à des postes de décision.

Magharebia: Quel message souhaitez-vous délivrer aux femmes marocaines par votre participation à cette rencontre ?

Lemina Mohammed Bouya Oummam: Je leur dit de persévérer et de continuer la lutte, parce que nous devons y arriver, pour le bien des peuples, de nos pays, de nos familles et avant tout pour le bien des femmes. Nous devons partager nos expériences afin de trouver les mécanismes appropriés aux différentes spécificités de chacune d'entre nous, de manière à réaliser l'objectif de l'intégration et de l'égalité dans des postes à haute responsabilité, élus ou administratifs, au sein de nos pays.