20/08/2006
Nombreux sont les jeunes Marocains à estimer que les principaux médias de leur pays ne leur proposent qu'un choix très limité en matière de culture musicale. Mais avec le développement de l'internet, la musique internationale est désormais plus facilement accessible, indique Layla Al-Zubaidi.
Par Layla Al-Zubaidi pour Qantara.de
![]() [Qantara] "Hoba Hoba Spirit" est l'un des groupes qui mélangent différents styles musicaux internationaux – mais ils jouent spécifiquement pour un public marocain. |
En se frappant la tête, 20 000 jeunes Marocains demandent aux groupes présents sur la scène de jouer leurs morceaux favoris. Le Boulevard des jeunes musiciens, qui se déroule chaque année en juin à Casablanca, présente des groupes allant du hip-hop au rock-metal, en passant par la fusion. Lancé au départ par un petit groupe de gens qui rêvaient de créer une scène musicale alternative au Maroc, ce festival est devenu l'une des tremplins les plus importants pour les groupes locaux.
La publicité qu'il crée a aidé à ouvrir la voie à un certain nombre de groupes désormais très connus, comme Darga, Hoba Hoba Spirit, H-Kayne, Barry, Total Eclypse, Aba'Raz, Fnaïre, et Haoussa.
Les jeunes musiciens du Maroc ne voient aucun problème à combiner tous les genres avec les traditions musicales locales telles que le chaâbi ou le gnawa, créé par les descendants des anciens esclaves originaires d'Afrique subsaharienne. Ici, les discours habituels sur "l'occidentalisation" qui dominent si souvent les débats sur l'impact de la mondialisation dans le monde arabe semblent très éloignés. Amine Hamma, l'un des créateurs de cette scène musicale, interroge: "Comment allons-nous nommer ces nouvelles vagues musicales ? Urbaines ? Alternatives ? Contemporaines ? Amplifiées ? Occidentales ?"
Certains les qualifient de musique occidentale marocanisée, d'autres au contraire de "raï-hop, de metal-gnawa ou encore d'électro-chaâbi." Loin de tout côté politiquement correct, note-t-il, cette musique se fonde sur la copie libre et le mélange culturel. Mais il remarque également que dans la mesure où elle reste encore peu comprise, elle est souvent trop simplement qualifiée de musique d'une "jeunesse marginalisée", qui défie le monde des adultes.
Le charme du heavy metal
Le manque de compréhension de la jeunesse marocaine et de ses formes d'expression a également joué un rôle en 2003, lorsque 14 musiciens de heavy metal et leurs admirateurs, accusés d'être des "supôts de Satan", ont été condamnés à des peines allant jusqu'à un an de prison pour avoir "porté atteinte à la foi musulmane et aux bonnes moeurs". Ces peines ont rassemblé les militants marocains de la société civile, qui ont envahi les rues en signe de solidarité.
Aujourd'hui, affirme Amine Charif, un jeune aficionado de dix-neuf ans, des concerts de heavy metal ont lieu presque chaque semaine. En 2005, se rappelle-t-il, le groupe allemand Kreator a chanté quelques-uns des titres de son album intitulé "Enemy of God." "Cela ne s'était encore jamais produit dans un pays islamique !" Pourquoi le heavy metal est-il si attirant pour de nombreux jeunes Marocains ?
Amine souligne que la musique en elle-même est le facteur le plus important, plus encore que le désir de se rebeller contre la société et d'être différent. Il ajoute que la jeune génération n'a jamais vraiment été en phase avec les programmes musicaux diffusés par la télévision et la radio nationale, qui propose de la musique de style égyptien et des rythmes andalous traditionnels: "C'était comme une dictature de la part des adultes, nous disant ce que nous devions écouter. Mais au cours des vingt dernières années, avec l'évolution des média, la musique internationale est réellement devenue plus accessible, et les jeunes peuvent désormais faire leur propre choix."
"En fin de compte, c'est juste une question d'identité"
De nombreux nouveaux groupes s'expriment en "darja" marocain, et le mélangent au français et à l'anglais. "Notre priorité est d'atteindre des millions de gens ici, avant de nous faire comprendre dans le monde arabe", explique Reda Allali, membre du groupe de Casablanca Hoba Hoba Spirit. "Les gens qui ne maîtrisent pas l'arabe se sentent encore inférieurs, et nous avons l'intention de leur enlever ce complexe. En fin de compte, c'est juste une question d'identité."
Bien que le Maroc soit fortement ouvert aux médias du Moyen Orient, le transfert dans l'autre sens ne se fait pas vraiment. De plus, la façon dont les pays du Moyen Orient présentent leur production culturelle semble créer une relation peu aisée.
Fissures dans l'imaginaire pan-arabe
Amine Charif estime que le changement des goûts musicaux reflète des fissures dans l'imaginaire pan-arabe. Bien qu'il note que de nombreux jeunes aiment encore la musique et les clips vidéo moyen-orientaux romantiques, il affirme que nombre d'entre eux ne se sentent aucune affinité avec ce genre musical.
"La musique arabe est reconnue comme la musique de nos frères et comme celle du rêve d'une grande nation arabe, mais lorsque vous la comparez à la musique occidentale, de nombreux Marocains la trouve vieillotte, remplie de clichés et, musicalement parlant, pauvre. D'autres Marocains estiment tout simplement qu'ils ne sont pas arabes, la majorité d'entre eux étant d'origine mixte arabe, berbère et africaine. Alors ils adoptent plus facilement les styles de vie occidentaux et, donc, les goûts musicaux."
A part quelques cas occasionnels de censure déclarée, comme en 2003, les musiciens souffrent essentiellement de marginalisation, car l'industrie musicale n'est pas disposée à prendre des risques. Après les concerts, l'internet joue donc un rôle de plus en plus important dans la promotion des talents marocains. Le rock et le metal sont en particulier perçus comme trop étrangers au regard des normes culturelles dominantes. "Nous avons été victimes d'une vague de phobie contre l'Occident par suite des événements du 11 septembre", affirme le musicien Réda Zine. "Nous devons maintenant nous attacher à aider les jeunes dans ce qu'ils font le mieux: jouer de la musique, crier pour le changement."
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