31/12/2008
Les Tunisiens ont organisé une nouvelle campagne de protestation en ligne le 25 décembre, invitant les bloggeurs à publier un post vierge représentant la censure. Les critiques affirment que le sujet méritent une action plus directe.
Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis – 31/12/08
![]() [File] Une journée nationale de protestation contre la censure en Tunisie, organisée le 25 décembre, a suscité un vif débat dans la communauté des bloggeurs. |
Une journée nationale de protestation contre la censure en Tunisie, organisée le 25 décembre, a suscité la critique de certains bloggeurs, qui estiment que cette campagne ne répond pas aux objectifs.
Bien qu'il y ait participé, le bloggeur Anis considère cette "Campagne Blog Blanc 2008" – durant laquelle les bloggeurs ont publié un post vierge censé illustrer la censure – comme une perte de temps. Il s'est dit déçu de voir les bloggeurs se mobiliser "pour de telles futilités" et non "pour les personnes injustement emprisonnées".
Saloua, une autre bloggeuse, a raillé cette idée, affirmant que les Tunisiens devraient plutôt multiplier les messages sur leurs blogs à cette occasion ; "en fait, c'est une manière de censurer nos propres blogs, alors que nous sommes exposés quotidiennement à la censure".
Achour Neji, ou exmouslem, a appelé à un élargissement de cette initiative. "Alors que nous préparons le journée des blogs contre la censure", écrit-il, "je crois que nous devons aussi nous opposer... aux fausses allégations de parler au nom de Dieu et des gens, et lorsqu'il existe des menaces de violence explicites."
Selon Neji, les demandes de retrait des articles ou des posts et les menaces qui les accompagnent sont purement "la pointe de l'iceberg de la violence qui s'est répandue dans les veines de l'idéologie islamiste".
Depuis 2006, les bloggeurs tunisiens utilisent la journée du 25 décembre pour sensibiliser à l'interdiction et à la manipulation des écrits en ligne. On estime que cent soixante bloggeurs ont participé à la campagne de cette année.
De nombreux bloggeurs se sont plaints en 2008 d'intrusions et de blocages de sites web par l'Agence Tunisienne de l'Internet (ATI). Ils accusent également l'ATI d'être derrière le blocage de plusieurs sites très populaires. C'est cette question qui a incité le journaliste Ziad El Heni à intenter un procès contre l'agence, l'accusant de bloquer le site web de rencontres Facebook avant sa réouverture en août dernier, sur ordre du Président. El Heni a perdu son procès en première instance, mais se prépare à faire appel.
De nombreux Tunisiens considèrent le blogging comme leur ultime lieu d'expression de leurs opinions et réactions.
"Personne ne peut nier que la fermeture des sites traditionnels d'expression pour les Tunisiens les a conduits à avoir recours aux blogs", écrit la bloggeuse Monia Ferjani. "Mais je pense toutefois que les Tunisiens n'auraient pas utilisé les blogs s'ils ne s'étaient pas intéressés aux technologies et s'ils n'avaient pas été convaincus de l'efficacité de la méthode."
L'augmentation du nombre de bloggeurs, poursuit-elle, "est un phénomène sain pour la culture tunisienne et la conscience politique... les citoyens conservent une distance par rapport aux médias [traditionnels] parce qu'ils estiment que cette alternative est meilleure."
L'universitaire Adel Hadj Salem estime que la prévalence des blogs en Tunisie est une chose normale. "Dans les pays où existent des médias multiples et objectifs, nous notons un accroissement des blogs ; que dire alors d'un pays comme le nôtre, où les autorités politiques monopolisent tous les canaux d'expression de masse ?"
Lotfi Azzouz, directeur de la branche tunisienne d'Amnesty International, estime pour sa part que la propagation des blogs est une bonne chose, au vu de leur contenu et de la réalité de la censure dans le pays. Le site web d'Amnesty International en Tunisie a été bloqué, explique-t-il, après qu'un membre eut publié un article controversé.
"Il existe un blog de notre branche sur lequel je m'empresse de publier tout ce qui a trait à la Tunisie", explique-t-il. "Nous n'avons pas le droit de défendre les prisonniers en Tunisie, mais nous avons le droit de diffuser des rapports ou des articles de presse publiés par notre organisation sur la Tunisie. Par conséquent, vous ne trouverez sur notre blog aucune information sur les évènements dans le bassin minier, bien que notre organisation ait publié de nombreux communiqués et articles sur le sujet ; nous ne publions pas non plus d'informations sur la torture."
Des bloggeurs d'Egypte se sont joints à leurs camarades tunisiens cette année à l'occasion de cette Campagne Blog Blanc. Marwa Rakha a appelé à soutenir la cause tunisienne, et condamné la censure en ligne. "Les jeunes Tunisiens maîtrisent la technologie et transcendent les médias traditionnels", écrit-elle, "créant un média de libre expresson qui se caractérise par l'honnêteté, la transparence et la spontanéité, et qui attire un public qui en a assez des discours officiels."
"Le succès des blogs arabes n'est pas resté impuni dans les pays où n'existe aucune liberté d'expression – de nombreux blogs y ont été bloqués... [et] l'Egypte, l'Arabie Saoudite et le Maroc ont enregistré des cas d'emprisonnement de bloggeurs", poursuit-elle.
"J'invite donc tous les blogs arabes à participer à notre action pacifique pour protester contre le blocage de blogs et le harcèlement à l'encontre des bloggeurs dans leurs pays respectifs."